Comme dans toute société, l’éducation nationale n’échappe pas à son lot de personnes toxiques et malheureusement, elles sont rarement éloignées des enfants à temps. MC
De la violence éducative ordinaire
Combien de famille française a fait un jour la cruelle expérience : la loterie de l’Éducation nationale. Combien de parents ont été confrontés un jour ou l’autre à un professeur « difficile », malveillant, voire maltraitant.
Remarques désobligeantes, petites ou grandes humiliations au su de toute la classe, punitions inconsidérées… Ces micro-agressions paraissent à ce point banalisées dans les établissements scolaires qu’elles sont regroupées sous le vocable pudique de « violences éducatives ordinaires ».
Et pourtant, aucun sujet n’est plus difficile à aborder au sein de l’institution scolaire, tant elle renâcle à reconnaître sa réalité, et ferme les yeux sur les cas d’enseignants mis en cause. C’est ainsi que parents et élèves se heurtent à l’un des silences les mieux entretenus de l’école française.
Au « Nouvel Obs », nous lui avons donné un nom : le tabou des profs toxiques.
L’accusation est lourde, nous en avons bien conscience. Nous avons d’ailleurs longuement réfléchi avant de publier cette enquête, fruit de trois ans de travail de notre journaliste spécialiste des questions d’éducation. Si nous nous sommes décidés, alors que l’actualité résonne douloureusement pour les enseignants avec les commémorations à venir de la mort de Dominique Bernard et de celle de Samuel Paty, tués par des terroristes islamistes, ce n’est en rien pour jeter l’opprobre sur la communauté éducative.
Au contraire, notre rédaction salue l’engagement des enseignants, dont l’immense majorité fait un travail extraordinaire dans un contexte difficile et peut souffrir, elle aussi, de la présence de collègues dysfonctionnels. Car si les violences éducatives ordinaires sont le fait d’une petite minorité d’agents — entre 1% et 5 % des profs selon les estimations — , elles ne sont en rien anecdotiques. En témoigne la révélation, début septembre, d’une vidéo absolument choquante d’une enseignante de petite section de maternelle battant une enfant. En témoigne également le procès qui s’ouvre d’une prof de collège pour harcèlement moral après qu’une de ses jeunes élèves, Evaélle, a mis fin à ses jours.
Dérives personnelles ? Drames exceptionnels ?
On aimerait pouvoir le dire si les professeurs difficiles et/ou en difficulté étaient repérés, accompagnés ou écartés assez tôt pour qu’aucune maltraitance ne soit tolérée. C’est hélas loin d’être le cas, tant les conditions de travail dégradées des enseignants, l’absence de culture managériale et de politique de ressources humaines de leur tutelle laissent béantes les possibilités d’abus.
Il n’est qu’à voir le nombre ridiculement petit de sanctions lourdes, environ 60 par an, soit une goutte d’eau comparée aux 900 000 enseignants en exercice.
Le vrai scandale n’est donc pas que les profs toxiques existent — toute corporation à ses brebis galeuses — , mais bien qu’ils soient très rarement éloignés des enfants. Malgré les mobilisations de parents d’élèves, malgré les pétitions aux inspections d’académie et rectorats, l’Éducation nationale continue de mettre sous le tapis les cas signalés, en procédant, au mieux, aux mutations des enseignants mis en cause. Et donc en les plaçant, de façon consciente, face à d’autres élèves…
Malheureusement, que l’école ferme les yeux sur les violences n’est pas nouveau : le harcèlement scolaire entre élèves, s’il est aujourd’hui pris au sérieux, a longtemps été considéré comme une fatalité.
Ce n’est que sous le poids de drames successifs que l’institution a pris le problème à bras-le-corps. Il faut une même prise de conscience face aux violences éducatives ordinaires, qui doivent être prévenues à la hauteur de leur gravité.
Pour y parvenir, il faut non-accabler les enseignants, mais les soutenir, valoriser les questions pédagogiques et le bien-être à l’école ainsi qu’investir sur leur formation et leur encadrement. Il faut, au fond, encourager les pratiques éducatives respectueuses de chacun.
Plus aucune violence, à aucun niveau, ne doit être tolérée : toute la communauté éducative doit être protégée, élèves et profs confondus.
Cécile Prieur. Le Nouvel Obs. N° 3133. 10/10/2024