Le garçon qui pleurait

Je revenais, avec une classe, d’une visite au musée particulièrement réussie. Les élèves étaient drôles et de bonne humeur. Une fois arrivés au collège, nous serions tous en vacances.

C’est alors que nous avons croisé deux collégiens. L’un, fou de rage, s’en prenait à l’autre d’une manière spectaculairement violente. Il n’a pas été difficile de les séparer. C’étaient des élèves de 4ᵉ au profil assez sage, scolarisés dans un autre établissement que le nôtre. J’ai fait asseoir l’agresseur qui ne pouvait plus s’arrêter de pleurer : ses deux copains lui avaient piqué sa trottinette, disait-il. Prétendument pour rire. Il n’en pouvait plus. Le second camarade, jusque-là resté en retrait, la lui a rapportée.

Assez embêté. Tout à fait poli.

Par réflexe je leur ai demandé leur carnet de correspondance, avant de me raviser : j’étais en dehors de ma juridiction, je n’étais pas leur enseignante, ni de leur établissement. Je n’allais pas jouer au shérif. Eux, pourtant, s’apprêtaient à me le donner, c’est dire à quel point ils étaient sensibles à l’autorité des adultes : je n’avais pas affaire à des caïds. Je leur ai dit de rentrer chez eux afin que je puisse discuter au calme avec le jeune garçon, noyé dans ses larmes et une détresse considérable. Et je lui ai proposé de le raccompagner dans son établis­sement afin qu’il puisse évoquer l’incident.

Un incident sans gravité apparente, mais qui, pour un enseignant, pouvait laisser suspecter une situation de harcèlement. En marchant, l’adolescent m’a raconté, entre deux sanglots, les moqueries homophobes sur ses cheveux mi-longs (« on me traite de gay »), les brimades du quotidien (vol de dessert), les vexations (ses « amis » se cachent pour le semer) ainsi que les ambiguïtés de ce qu’il percevait comme de l’amitié : individuellement, ses copains étaient sympas ; à deux, ils devenaient cruels. Il avait hésité à en parler à des adultes, mais avait à chaque fois renoncé.

Une profonde solitude et un sourd chagrin émanaient de son visage. J’avais à côté de moi un enfant qui pensait se trouver dans une situation inextricable, qui marchait, résigné et, je l’espère, aussi un peu soulagé, escorté par une dame dont il ne connaissait rien, à part qu’elle était enseignante.

Le fait de ne rien savoir de lui rendait étrangement le tableau plus net à mes yeux, mais aussi plus incertain. Peut-être me trompais-je sur toute la ligne ? Après tout, de ce que j’avais vu, c’était lui l’agresseur, dans la rue. Je n’avais, à part l’évident état de désarroi du garçon, aucun élément de contexte, ni d’explication. Je l’ai laissé dans son collège après avoir exposé la situa­tion à des adultes. Il ne restait plus qu’à espérer que cette histoire ne serait pas ensevelie par les deux semaines de vacances et prise au sérieux.

Je reste pour ma part convaincue de la sincérité de ce garçon que j’imagine harcelé. Est-ce de la déformation professionnelle ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Ce que je sais, cependant, c’est que ces histoires ne doivent jamais être considérées, a priori, comme de banales brouilles enfantines. Dans la lutte contre le harcèlement, nous avons certes beaucoup progressé. Il reste désormais à comprendre que c’est de notre responsabilité à tous.

Les adultes, enseignants ou non, ne doivent jamais passer leur chemin quand ils soupçonnent d’y être confrontés.


Mara Goyet. Le Nl Obs. N° 3135. 24/10/2024


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