Faut-il mettre un visage sur une grande cause ?

L’époque n’est plus aux vedettes qui porteraient seules un mouvement.

Nombre d’associations ou d’ONG ont désormais de multiples porte-parole. Car personnifier la lutte est beaucoup trop risqué.

Dans les médias, Julien Le Guet est le visage de la mobilisation citoyenne contre les réserves d’eau géantes destinées à l’irrigation agricole. Mais le porte-parole de Bassines non merci l’assure, cette exposition lui pèse : « Nous sommes un collectif, animé par un esprit libertaire aux antipodes de l’image que je renvoie. Je ne suis pas le chef ! Si c’était à refaire, je prendrais garde à ne pas me laisser enfermer dans ce rôle. »

Personnifier ou non une lutte : le dilemme travaille tous les collectifs associatifs et militants à un moment de leur histoire. Et ils n’ont pas attendu le scandale abbé Pierre pour s’interroger : l’incarnation constitue-t-elle la meilleure stratégie pour percer le plafond de verre médiatique ?

La question se pose différemment lorsque l’impulsion de départ est donnée par une personnalité charismatique autour de laquelle s’organise une forme de culte, à l’instar du cofondateur d’Emmaüs. Ou qu’au fil du temps, la mémoire des pionniers s’efface.

Qui connaît encore les noms des premiers membres de Greenpeace, la poignée d’activistes pacifistes qui, en septembre 1971, affrétèrent un vieux chalutier pour tenter d’empêcher des essais nucléaires américains au large de l’Alaska ? « Aujourd’hui, l’important, c’est la marque, pas les porte-parole », affirme Clément Sénéchal, longtemps chargé de plaidoyer au sein de l’ONG.

Il arrive également que l’émergence d’ego sur-dimensionnés soit clairement incompatible avec la culture maison. « Le Secours populaire est né d’un élan collectif, nos représentants interviennent dans les médias en fonction de leur champ de compétences respectif; pas parce qu’ils leur prendraient l’envie de briller sous les projecteurs, sourit Jean Stellittano, secrétaire départemental de l’association de lutte contre la pauvreté et l’exclusion.

Je doute que les Français connaissent Henriette Steinberg, notre secrétaire générale. Et si l’un d’entre nous cherchait à véritablement incarner le mouvement, ce serait très mal vécu en interne. »

Le mouvement Extinction Rebellion s’est quant à lui construit dans le refus viscéral de laisser quiconque prendre l’ascendant. « Nous n’avons pas de communicants professionnels, nos porte-parole n’officient que le temps d’une campagne », explique Sébastien, l’un des militants en charge des relations avec la presse.

Organisation horizontale allergique à toute hiérarchie, dans laquelle « chacun est légitime pour s’exprimer mais pas plus que les autres », Extinction Rebellion mise sur l’identification du public à ses représentants : « Nous sommes de simples citoyens qui parlent à d’autres citoyens pour leur faire prendre conscience de l’urgence climatique. Le revers de la médaille : en l’absence de figure clairement identifiée par les médias, nous sommes moins invités que d’autres sur les plateaux. »

Un écueil qu’ignorent les Restos du coeur de Coluche, dont le modèle caritatif repose précisément sur la mobilisation d’artistes et de personnalités (les Enfoirés). La formule explose dans les années 1980 avec les concerts pour l’Éthiopie, alors ravagée par la famine, et le Téléthon. Le capital sympathie dont jouissent certaines célébrités auprès du grand public constitue encore le moteur principal de la collecte de fonds.

Mais en cas de dérapage, voire de sortie de route, ces têtes d’affiche n’engagent évidemment pas le collectif de la même façon si leur implication se limite à un soutien ponctuel, le temps d’un spectacle, ou si elles en sont les figures tutélaires.

Car c’est bien l’un des risques majeurs de la personnification : que la chute d’une icône entraîne la structure avec elle. Il est encore trop tôt pour mesurer les ravages de l’onde de choc provoquée par les révélations sur les violences sexuelles commises par l’abbé Pierre, mais on peut prédire que le mouvement Emmaüs survivra à sa déchéance.

Tout comme l’ex-Fondation Nicolas Hulot, désormais Fondation pour la nature et l’homme, a su faire preuve de résilience après les accusations de viol portées contre sa star. Confrontée en 2021 à une chute des dons de particuliers et à la fuite de mécènes privés, la présidence — qui refuse de répondre à nos questions « pour ne pas ressasser le passé » — a recentré sa communication sur les seules actions de l’ONG en faveur de l’environnement.

Le salut passe alors par l’effacement de la figure de proue, un processus aussi douloureux que délicat quand son aura imprègne toutes les strates de l’édifice.

L’incarnation a de surcroît l’inconvénient d’offrir des prises aux ennemis de la cause défendue. On se souvient du déferlement de haine suscité par la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg, inspiratrice en 2018 du mouvement mondial de grèves scolaires pour le climat.

Pour les climatosceptiques, il est plus aisé de s’attaquer à la lanceuse d’alerte, dépeinte en gamine hystérique ou en robot incapable d’émotion (parce qu’elle a le syndrome d’Asperger), qu’au message, l’urgence d’agir contre le réchauffement.

Et lorsque Assa Traoré, visage du comité Vérité pour Adama et de la lutte contre le racisme et les violences policières, prend la lumière, c’est dans ses propres rangs qu’un trouble s’exprime : d’autres familles elles aussi en deuil ne bénéficient pas de la même attention médiatique.

La flamboyante porte-parole étouffe-t-elle malgré elle la voix d’autres victimes ?

Personnifier ou non la lutte ?

La problématique est peut-être vieille comme le monde, mais le monde, lui, a changé. Il est morcelé, polarisé, clivé. « L’époque est révolue où une vedette pouvait emporter l’adhésion d’un large public massé comme un seul homme devant son poste de télévision », pointe Alix Mazounie, qui, depuis quinze ans, s’active dans les mouvements environnementaux.

Plutôt que de tabler sur un leader capable de faire consensus, on s’emploie à multiplier les émetteurs : un porte-parole paysan pour s’adresser au monde agricole, un jeune universitaire pour la communauté étudiante, un influenceur sur Instagram, un autre sur Facebook… Et plus que jamais, les ambassadeurs de la cause se doivent d’être exemplaires. Ainsi, dans le champ de l’écologie, chacun sait qu’il sera scruté de près : lui arrive-t-il de prendre l’avion ? de manger de la viande ? Qu’il ne s’avise pas de mal trier ses déchets ! Dans nos sociétés promptes à l’indignation, le moindre faux pas se paye cash •


Marc Belpois. Télérama. N° 3901. 16/10/2024


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