« Si les violeurs étaient toujours des inconnus, des étrangers, des fous, ça nous arrangerait. Ce n’est pas le cas. On a beau essayer de trouver un tas d’éléments, le violeur hélas est le plus souvent un homme ordinaire. »
En quelques mots, Véronique Le Goaziou a résumé la dramatique typologie des 51 hommes jugés à la cour criminelle départementale d’Avignon pour viols aggravés sur Gisèle Pelicot droguée par son mari, Dominique, pendant dix ans.
La banalité du mal cachée derrière l’apparente respectabilité de Monsieur-tout-le-monde. Des « bons pères de famille » insérés socialement, artisan, pompier, militaire ou retraité. Le plus jeune a 24 ans et le plus âgé 71. La plupart n’ont pas de casier judiciaire et habitaient à quelques kilomètres du domicile du couple.
« Cette idée de « Monsieur-tout-le-monde », elle n’est pas tombée du ciel », plaide la chercheuse associée au Laboratoire méditerranéen de sociologie d’Aix-en-Provence.
« Il faut remonter aux années 60/70 lorsque les mouvements féministes ont fait apparaître dans le débat public que contrairement à ce qu’on disait, les agresseurs sexuels étaient des gens très ordinaires. Pas des dépravés, des pervers ou des vagabonds. »
Elle évoque les propos chocs de Gisèle Halimi lors du procès d’Aix-en-Provence en 1978, où la célèbre avocate et militante féministe avait défendu deux jeunes touristes belges violées par trois hommes dans les Calanques de Marseille. « Le violeur est un bon époux, un bon travailleur et un bon citoyen. »
Elle rappelle les premiers travaux scientifiques au début des années 2000 sur le profil des femmes, victimes de violences sexuelles et par conséquent de leurs agresseurs, pour faire évoluer les mentalités dans un contexte houleux. « On s’est aperçu qu’il n’y avait pas de profil type de l’agresseur. Ce sont des hommes socialisés, avec une vie conjugale ordinaire. Des hommes dans la majorité des cas qui se tiennent bien, qui ne commettent pas d’infraction. Et néanmoins, ces hommes-là, à un moment, font une espèce de sortie de route. »
- « Dans la grande majorité des cas, ces pulsions destructrices, nous les taisons. Et parfois, non »
Le fameux « Monsieur-tout-le-monde » qu’on retrouve au cœur du procès de Mazan.
« Mais qu’est-ce qu’on appelle Monsieur-tout-le-monde » prévient Véronique Le Goaziou. « Ce n’est pas parce qu’on est « Monsieur-tout-le-monde » qu’on n’a pas subi, dans son enfance, différentes maltraitantes, qu’on n’a pas certaines addictions à l’alcool ou à des produits stupéfiants, qu’on n’a pas une sexualité intranquille. »
Sans oublier que lors d’un procès, tout est mis en oeuvre pour disséquer la vie des accusés. À charge ou à décharge ! « Quand on cherche, on trouve » résume la sociologue gardoise. « En particulier les avocats de la défense qui vont essayer de trouver dans le parcours de ces hommes, des éléments qui permettraient de comprendre pourquoi ils ont commis cet acte, pour espérer une sorte d’argument de défense, quelque chose qui plaidera comme une forme de circonstance atténuante. »
Ce Monsieur-tout-le-monde serait donc un homme difficile à appréhender. « Ce n’est pas un monsieur parfait, un monsieur idéal » confirme-t-elle. « Chacun a sa part de difficultés et d’épreuves. Qu’est-ce qui fait qu’on bascule ? Le mal est au cœur de la liberté humaine. En tant qu’être libre, nous avons la possibilité de commettre le mal, tout en ayant une vie exemplaire par ailleurs, respectueuse des normes, des règles et des lois. »
La personnalité complexe des hommes et des femmes dans sa troublante gémellité. – La part visible acceptée et valorisée socialement et une part plus sombre, tapie dans l’ombre. « Tous les humains ont un côté Docteur Jekyll et Mister Hyde » insiste Véronique Le Goaziou. « C’est vrai pour toutes formes de violence, on a tous en nous ces fameuses pulsions de vie et de mort comme disait Freud. Dans la grande majorité des cas, ces pulsions destructrices, nous les taisons. Et parfois, non. »
- Avec une question centrale dont vont s’efforcer de répondre les magistrats à Avignon.
Pourquoi tous ces hommes ont-ils cédé à leur face sombre ? « Je ne suis même pas sûr qu’ils en aient conscience » glisse-t-elle. L’un d’eux a dit au procès : « je reconnais les actes, mais pas le viol ». C’est un grand classique. « Oui, j’ai bien eu une relation sexuelle dont je sais qu’elle n’était pas consentante, mais ce n’est pas un viol. » Est-ce que c’est un argument de défense ou une espèce de rideau sur ce mot viol chargé d’une telle violence.
- La frontière est souvent ténue entre Jekyll et Hyde.
Pour autant sont-ils tous coupables de la même peine ? Ne peut-on pas imaginer des circonstances atténuantes pour certains, même au cœur de l’insoutenable réalité qui alimente ce procès rendu public par Madame Pelicot. « Un auteur dont on peut établir avec le plus de certitudes qu’il a lui-même subi une série de maltraitances ou de violences sexuelles, on aura bien évidemment tendance à estimer que sa responsabilité est moins engagée » plaidé la chercheuse.
« Ça peut être une posture de défense, mais c’est en même temps recevable. Tous les hommes ne sont pas égaux face à l’acte qu’ils ont commis. Ça dépend de l’âge, de l’état de vulnérabilité, du degré de conscience. »
Et c’est surtout le rôle de la justice d’individualiser les peines, confirme en creux Véronique Le Goaziou. « Sinon elle ne se donnerait pas la peine d’auditionner les 51 coaccusés. La justice n’est pas une machine. Elle doit pouvoir disposer d’un grand nombre d’éléments pour juger en son âme et conscience. »
Stéphane Pulze. Le Dauphiné Libéré. 21/10/2024
Bien d’accord avec cet article dans le cas de viol incontestable de Gisèle Pelicot. Mais il existe une zone floue sur le consentement, car comment le définir? Les amants doivent ils avant toute relation remplir un CERFA pour bien inscrire leur consentement mutuel? Quand une femme ne dit ni oui ni non mais se laisse déshabiller il y a t il consentement ?
NAUSEE..