Neutralité suisse…

… derrière le paravent, bien autre chose.

Le maniement de l’argent revêt en Suisse un caractère quasi sacramentel. Garder de l’argent, en recevoir, le compter, le thésauriser, spéculer, receler sont autant d’activités qui, depuis le temps de la première vague d’immigration, depuis l’afflux vers Genève de huguenots chassés de France en 1685, sont parées de la plus grande noblesse ontologique. Aucune indiscrétion ne doit souiller une occupation aussi élevée. Elle s’accomplit dans le recueillement, le silence.

Pour comprendre cette idéologie du secret qui règne toujours de nos jours, une brève digression historique est indispensable.

En 1598, Henri IV, élevé dans le protestantisme par sa mère Jeanne d’Albret, reine de Navarre, proclame dans la ville de Nantes l’édit du même nom. Cet édit de tolérance n’instaure pas pour autant la liberté de religion. Il faudra attendre la Révolution française et la Constitution de la Première République pour que soient juridiquement garanties les libertés de conscience et de religion (postulées par la Déclaration des droits de l’homme, qui l’a précédée).

Mais quand même, Henri IV met ainsi fin à une période de guerres de religion, de massacres collectifs (lui-même est un survivant de la nuit de la Saint-Barthélemy) qui ont déchiré la France, et c’est le début d’une ère de paix religieuse et civile. Sa tolérance lui coûte la vie : Ravaillac assassine le roi en 1610 en plein Paris.

Quelques générations plus tard, Louis XIV, le Roi-Soleil, mène une tout autre politique : la confession catholique est pour lui un moyen politique, l’idéologie unificatrice qui doit assurer la cohésion d’un royaume menacé par des forces cen­trifuges. Louis XIV révoque l’édit de Nantes en 1685.

Henri IV avait accordé aux protestants une centaine de « places de sûreté », villes fortifiées et forteresses où le pouvoir royal leur assurait refuge. Ces villes sont assiégées, pillées et rasées par les armées de Louis XIV, leurs habitants envoyés aux galères. La liberté de culte régnait jusqu’alors dans les zones de peuplement protestant et les « demeures seigneriales » protestantes. Louis XIV fait désormais arrêter tous les pasteurs, il interdit le culte protestant et prive ses adeptes de tous les droits (entrée dans le corps des officiers du roi, etc.).

Pourtant, entre-temps, une majorité de la bourgeoisie montante s’est convertie au protestantisme. 200 000 protestants, dits « huguenots », s’enfuient en Prusse, en Hollande, mais surtout vers ces hauts lieux du protestantisme que sont Genève, Zurich et Bâle. Dans la ville-État de Genève, Calvin a proclamé dès 1536 la République théocratique. Beaucoup de ces émigrés sont riches. Genève soutient les villes protestantes assiégées en France et administre dans ses murs les trésors des huguenots chassés. Le tout sous le sceau du secret le plus strict concernant ces transactions : ce n’est pas uniquement une mesure de prudence (même si les espions de Louis XIV sont partout), mais encore et surtout une oeuvre de fraternité, bref une mission de Dieu.

Cette idéologie, même si elle a perdu depuis son objet et si elle est totalement pervertie, exerce encore son pouvoir.

L’architecture actuelle des banques helvétiques reflète ce caractère sacré du maniement de l’argent : somptueux temples de marbre, colonnes et vastes portails pour les grandes banques d’affaires ; palais plus petits aux sombres boiseries évoquant des chapelles pour les banques familiales privées.

Je résume : opacité, silence, secret sont les vertus suprêmes des banquiers helvétiques.

Celui qui commet le péché de parler les profane. Un pareil sacrilège est puni par la loi. Le silence et le recueillement trouvent leur couronnement dans la théorie calviniste de l’accumulation sacrée des richesses. La doctrine calviniste de la prédestination considère la richesse individuelle comme un signe visible de la grâce divine. Celui qui accède à la richesse matérielle est élu de Dieu.

La Suisse est un des pays les plus mystérieux du monde. Moins bien connue que la Mongolie-Extérieure. L’une des légendes les plus tenaces que l’oligarchie helvétique tente d’accréditer à l’étranger est celle d’une Suisse soeur de charité pour les persécutés ; une Confédération berceau de la solidarité internationale et de la charité universelle, « la bonne âme de l’Europe », comme le dit Yves Fricker. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs ont cru à ce mythe. Beaucoup de gens de par le monde accordent aujourd’hui encore foi à cette croyance illusoire.

Combien de réfugiés, personnes recherchées, émigrants en transit, internés militaires, etc., la Suisse a-t-elle accueillis, à titre permanent ou temporaire, de 1939 à 1945 ?

Alfred Hàsler fournit les statistiques suivantes : « Au début de la guerre, en septembre 1939, il y avait environ 7 100 réfugiés en Suisse. Il y en avait 1 200 de plus au 31 juillet 1942. Au 31 décembre de la même année, le nombre s’éleva à environ 18 000. En 1943 furent accueillis, de janvier à juillet, 4 733 réfugiés civils et, d’août à décembre, 8 729 réfugiés civils. L’affluence de réfugiés militaires était considérable. A la fin de l’année, il y avait 39 713 internés, prisonniers de guerre échappés, réfugiés militaires italiens (plus de 20 000 après la chute du fas­cisme), Français hospitalisés et Finnois, et 34 242 réfugiés civils, soit au total 73 944 réfugiés en Suisse. Dans la première moitié de l’année 1944, 5 763 réfugiés civils furent accueillis. Au lez décembre 1944, on dénombrait au total 103 162 réfugiés civils et militaires A la fin de la guerre, le 8 mai 1945, la Suisse abritait plus de 115 000 réfugiés. »

Ils furent tous enfermés dans des camps.

Combien de Juifs la Suisse accueillit-elle pendant le régime nazi ? 28 000, dont 7 000 avant 1939.

Contre toute légalité, le gouvernement décida dès le départ que le financement de l’accueil, de la poursuite du voyage, etc., des réfugiés juifs serait l’affaire des Juifs suisses, et d’eux seuls. On instaura donc une discrimination antisémite sans aucun fondement constitutionnel.

Jacques Picard parle à juste titre de « chantage financier exercé sur les Juifs suisses ». Il donne une idée des énormes charges que les Juifs en activité en Suisse, au nombre d’environ 5 000, durent assumer de 1933 à 1945.

Lisons-le : « De 1933 à fin 1937, le VSJF [Verband Schweizerischer Jüdischer Fürsorgen — Union des assistances juives suisses] avait dépensé environ 680 000 francs suisses pour les plus de 6 000 réfugiés dont elle s’occupait ; les collectes du SIG [Schweizerischer Israelitischer Gemeindebund — Fédération suisse des communautés israélites] au profit des réfugiés lui avaient rapporté en cinq ans au total 1 044 000 francs. Début 1938, le SIG prévoyait au titre de l’aide aux réfugiés un montant de 80 000 francs suisses, évaluation qui fut estimée insuffisante à l’assemblée des délégués au mois de mars. Si les dépenses effectives furent vingt-cinq fois plus élevées que le budget initialement prévu, c’est en raison des événements politiques et de l’expulsion des Juifs de l’Allemagne nazie, qui firent que l’organisation se sentit vite « totalement dépassée » et contrainte à improviser dans l’urgence.

Le rapport annuel du VSJF énumère les facteurs qui ont, selon lui, provoqué le phénomène : « l’annexion; de l’Autriche, les accords de Munich, les expropriations, les interdictions professionnelles et les discriminations sociales de plus en plus nombreuses à l’égard des Juifs en Allemagne, les pogromes de novembre, les lois racistes en Italie et, à partir de juillet-août, après la conférence d’Évian, le début de l’éviction systématique, par la ruse et par la violence, des Juifs d’Autriche et d’Allemagne ».

Après avoir répertorié les ; différentes opérations d’entraide qui « ont dépassé depuis longtemps le cadre de ce qui est habituellement appelé le travail associatif » et ont demandé un engagement permanent, le rapport revient sur les charges financières : « Une première discussion avec le gouvernement a montré que la charge des réfugiés juifs, la préparation de la poursuite de leur voyage et les conséquences financières devraient incomber au premier chef à la communauté juive de Suisse » ».

Aussi bien les organisations juives américaines que les Juifs de Suisse se plièrent au décret gouvernemental : ils cédèrent au chantage. La Suisse paya pour tous les réfugiés, sauf ceux qui faisaient l’objet de persécutions raciales. De 1933 à 1953, les organisations d’entraide juives d’Amérique, mais aussi d’autres pays, versèrent au total 44 millions de francs suisses au VSJF accablé. Les Juifs de Suisse eux-mêmes consentirent des sacrifices financiers inouïs : les 5 000 membres en activité du SIG payèrent 10 millions de francs pour leurs coreligionnaires.

Mais ce chantage n’était pas encore suffisant : Berne leva un impôt spécial sur les hommes, femmes et enfants juifs aisés qui faisaient étape sur la route de l’exil ou s’étaient réfugiés définitivement en Suisse. Cet impôt ne rapporta pas moins de 1 600 000 francs suisses au pays. Il n’avait pas non plus le moindre fondement légal dans l’Etat de droit suisse. Cette redevance imposée portait le joli nom de « contribution de solidarité ».

En outre, l’interdiction d’exercer une profession, un travail rémunéré, rendait impossible toute activité lucrative à ces Juifs réfugiés.

Dans le même ordre d’idées, des enfants venaient de tous les pays d’Europe faire des séjours de vacances ou de convalescence en Suisse. Ces « trains de vacances » étaient organisés par l’Association d’oeuvres pour l’enfance, associée à la Croix-Rouge. Les enfants juifs en étaient exclus. Motif : on ne savait pas si on pourrait les renvoyer.

Peter Surava publia un article de protestation énergique dans Die Nation. Le journal fut censuré, Surava placé sous surveillance de la police.

Combien de personnes furent refoulées ? Nul ne connaît le chiffre exact. C’est seulement à partir du 13 août 1942 que les rejets de demande d’asile furent enregistrés administrativement. A cela vient s’ajouter le fait qu’un grand nombre des listes en question furent certainement détruites par les autorités civiles et militaires après la guerre.

Les listes ont été « en majeure partie » détruites, peut-on lire dans la Neue archer Zeitung du 5 décembre 1996. La plupart des personnes refoulées étaient juives.

On ignore combien de listes de demandes rejetées ont été éliminées des archives. Une seule chose est sûre : la destruction de ces documents d’archives a été opérée sans aucune justification légale — de façon totalement illicite, sous l’emprise de la panique. Le gouvernement prit peur en 1945. Il fut saisi de terreur à l’idée de devoir rendre des comptes aux descendants des juifs assassinés et aux puissances victorieuses.


Des textes extraits du livre de Jean Ziegler. « La Suisse, l’or et les morts ». Éd. Bertelasmaann. Munich. Ou, pour la France : Ed. du seuil.


Une réflexion sur “Neutralité suisse…

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.