Les Français ont repris le chemin du travail, les élèves, retrouvé les salles de classe, mais le pays n’avait toujours pas de gouvernement à l’heure où nous « postons » cet article.
Près de deux mois après les législatives, qui ont abouti à une majorité introuvable dans une Assemblée nationale émiettée, Emmanuel Macron peine à résoudre l’équation impossible qu’il a lui-même créée avec la dissolution. Il n’a cessé de procrastiner, comme pris de vertige à l’heure du choix.

Aux dernières nouvelles, il a récusé Bernard Cazeneuve ou Xavier Bertrand, des profils très différents politiquement. Choix d’autant plus difficile que le chef de l’État, après ses échecs électoraux successifs — celui de 2022 avec sa majorité relative, ceux des européennes de juin puis des législatives en juillet — , aurait beaucoup à perdre à ces formes de cohabitation. D’où son désir de prendre son temps comme pour retarder l’inévitable coup de grâce. Avec l’illusion qu’il peut rester indéfiniment le maître du jeu.
Car, au fond, c’est bien de sa propre défaite que Macron ne veut pas entendre parler. En refusant le jeu parlementaire, qui aurait imposé de nommer Lucie Castets, personnalité désignée par la formation arrivée en tête des législatives, en cherchant à garder la main sur une situation politique qui lui a échappé depuis le soir du second tour, Macron démontre tout le mal qu’il a à entendre le message des électeurs, qui ne veulent majoritairement plus de sa politique.
Son camp, s’il a réussi à sauver les meubles le 7 juillet, n’a pourtant dû son salut qu’à la puissance du front républicain – donc aux électeurs de gauche qui se sont reportés sur les macronistes lui-même mû par un puissant rejet du Rassemblement national (RN).
Le simple constat mathématique du scrutin et une certaine humilité devaient conduire le président à prendre acte de sa défaite et à comprendre qu’il est temps de changer d’orientation politique : il n’en est rien, comme toujours avec Emmanuel Macron.
Le locataire de l’Elysée piétine une nouvelle fois l’esprit des institutions, qui imposait de renvoyer à l’Assemblée la responsabilité de former une coalition. L’absence de toute culture de compromis dans notre classe politique aura fait le reste.
A l’heure où la dette publique explose, alors que l’Etat est placé sous surveillance de l’Europe pour déficit excessif et que le budget 2025 n’est toujours pas bouclé, la France navigue donc complètement à vue.
L’hésitation du président entre une inflexion à gauche, que représenterait le choix de Bernard Cazeneuve, et une tonalité toute droitière, avec Xavier Bertrand, en dit long : au-delà du casting, et du rôle pervers de faiseur de rois qu’aime le président, c’est bien la politique choisie qui est en jeu.
Le nerf de la guerre tourne autour de la question des retraites, la mère des batailles macroniennes. Choisir Xavier Bertrand, ce serait assurer la pérennité de la réforme et une continuité de la politique économique. Opter pour Bernard Cazeneuve, ce serait au contraire accepter une inflexion sur le dossier des retraites, et risquer une remise en cause du statu quo sur la fiscalité. Un casus belli, pour une bonne partie du camp présidentiel et le chef de l’Etat lui-même.
Pourtant, il est probable qu’une majorité de nos concitoyens ne comprendraient pas que la dissolution, qui tenait autant du coup de force que du coup de poker, se solde par un gouvernement qui renforce les options du pouvoir actuel.
Cette perspective serait lourde de dangers par l’instabilité parlementaire à laquelle elle ne manquerait pas d’aboutir : un gouvernement Bertrand, par exemple, serait à la merci d’une motion de censure venue des deux bouts de l’échiquier, du Nouveau Front populaire au Rassemblement national.
Nos politiques, qui n’ont eu de cesse tout l’été de se renvoyer des menaces de censure réciproques, sont sommés de soupeser toutes les branches de l’équation et de mesurer l’effet désastreux que provoquerait le spectacle d’une dissension permanente.
Déjà désabusés, inquiets et anxieux de l’issue de la dissolution, les Français attendent des politiques qu’ils acceptent de prendre leurs responsabilités. Le chef de l’État en tête.
Cécile Prieur. Le nouvel Obs N° 3128. 05/09/2024