Et Europe 1 virait à droite, toute !

L’arrivée de Cyril Hanouna est le point d’orgue du fléchissement réactionnaire de la station de Bolloré.

En interne, beaucoup s’insurgent contre les pressions dont ils font l’objet. « Fiers d’être Europe 1 ! » Partagé par Dimitri Pavlenko, Sonia Mabrouk ou encore Pascal Praud en juillet, le slogan s’imprime en grandes lettres bleues sur les réseaux sociaux.

Les figures de proue de la radio, passée en novembre dernier sous le contrôle du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, y vantent la « réussite » d’une « saison exceptionnelle » (4,2% d’audience cumulée, selon la dernière étude Médiamétrie, contre 3,5 % l’an passé) qui serait « le fruit d’une ligne éditoriale ouverte, qui donne la parole à toutes les opinions ».

En interne, tous les membres de la rédaction ne sont pas aussi fiers.

Quelques semaines plus tôt, la chaîne a bousculé sa grille pour accueillir Cyril Hanouna, animateur star de l’écosystème Bolloré, en pleine campagne des législatives. Pendant quinze jours, le présentateur de Touche pas à mon poste ! , sur C8, a commenté l’actualité politique. Et ce dans un traitement univoque largement favorable aux idées du Rassemblement national, qui a valu à la station une mise en demeure de l’Arcom pour « manque d’honnêteté ».

Choqués, soixante journalistes, certains ayant quitté l’antenne, d’autres encore en poste, s’émeuvent alors dans Libération de la « mutation » d’Europe 1 en « une machine à fabriquer de l’opinion ». La publication fait grand bruit dans le milieu, et quelques jours plus tard la direction contre-attaque en lançant une tribune sur la fierté d’appartenir à la radio au logo bleu.
Elle inscrit d’office, comme s’ils étaient signataires et consentants, les noms de tous les journalistes de la rédaction. Levée de boucliers en interne. « Ils sont fous », s’étrangle l’un d’entre eux auprès de Télérama. Face à la bronca, la direction fait machine arrière : seuls les animateurs de tranches et les chefs de service signent le texte. L’épisode acte le passage en force d’une ligne éditoriale de plus en plus marquée à l’extrême droite.

À l’origine de cette mutation, l’entrée en 2021 de Vincent Bolloré au capital du groupe Lagardère, propriétaire d’Europe 1. Dès lors, la grille des programmes se transforme ; des changements à droite toute qui s’accélèrent encore après novembre 2023 et la finalisation de la prise de contrôle par le milliardaire. Pascal Praud, visage connu de CNews — chaîne d’info en continu de la galaxie bolloréenne —, devient omniprésent sur les ondes.
Le même hérite d’une co-diffusion de L’Heure des pros en plus de deux heures quotidiennes à la radio. D’autres émissions de CNews trouvent place à l’antenne, tandis que des historiques de la station sont remerciés. En juillet, Hélène Zelany et Sébastien Guyot, respectivement chargés de la tranche de 19 heures et des podcasts, sont sur le départ. Dans le même temps, plusieurs pigistes claquent définitivement la porte.

Une partie des journalistes observe, impuissante, la « cnewsisation » d’une antenne créée en 1955, longtemps estimée, qui ne cache plus sa ligne éditoriale réactionnaire.

« J’arrive tous les matins avec une boule au ventre, en me demandant sije vais encore devoir faire un sujet contraire à mes valeurs », confie l’un d’eux.
Un autre se désole : « Ce qui me mine c’est qu’Europe 1 était une grande et belle radio. On en était fiers ! Ce que c’est devenu aujourd’hui est d’une infinie tristesse ».

À l’antenne, pour traiter d’un sujet, on sollicite plutôt le très droitier service politique, piloté par l’ex-rédacteur en chef de Valeurs actuelles Louis de Raguenel, que celui des reporters. L’un d’entre eux se rappelle de longues journées « à sec » avec « tout le service à l’arrêt » : « Pour autant, on ne disait jamais que l’on ne faisait rien. On avait trop peur de se prendre « une balle », le nom que l’on donnait aux sujets d’extrême droite sortis de nulle part et réclamés par les grands chefs. »

Lorsqu’ils ne sont pas mis sur la touche, leur hiérarchie leur commande des sujets « dans la ligne ». Un jour, l’un d’eux finit par demander ce qu’est cette fameuse ligne, puisqu’on lui refuse tous ses sujets.

Réponse : « Immigration, insécurité, délinquance et laïcité. »

D’autres thématiques, comme l’écologie, se font de plus en plus rares.

Une voix de la chaîne confirme ce virage : « Les animateurs devaient aussi être dans la ligne, qui est de plus en plus extrême et en faveur du RN. On attendait de nous qu’on fasse du Pascal Praud. » Durant l’entre-deux-tours des législatives, les électeurs LR-RN ont été interrogés chaque jour dans le journal de 8 heures.
La direction, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, assume en interne ses choix éditoriaux. « Quand on leur fait remarquer que la station se droitise, ils prennent toujours l’exemple d’Inter, qu’ils considèrent comme la radio des gauchos : il faut bien que les gens de droite aient leur radio… Sauf que sur Inter il y a des voix discordantes ! », observe une journaliste.

Au quotidien, certains chefs donnent aux reporters des consignes de plus en plus précises : « Avant même qu’on parte sur le terrain, on nous dit ce qu’on doit trouver. Souvent, les demandes sont caricaturales et grossières », dénonce un salarié, envoyé en Seine-Saint-Denis à la recherche de femmes voilées pour prouver qu’elles seraient forcées à couvrir leurs cheveux.

Le même avoue avoir déjà préféré rentrer bredouille de reportage plutôt que de travestir la réalité pour convenir aux attentes de sa hiérarchie. Un autre se souvient d’une courte interview sur la fin de vie, remontée à son insu par ses chefs durant le week-end, pour n’en laisser que les passages les plus radicaux.

Et quand les faits ne cadrent pas avec le récit médiatique servi par la station, ils sont passés sous silence. C’est le cas d’une manifestation de soutien à la Palestine organisée à Paris, le 27 mai.
Deux journalistes sont envoyés sur place, consigne leur est donnée de relater les violences des manifestants et rien d’autre. Sauf que l’événement ne connaît pas de débordement majeur… Il n’aura donc pas sa place dans les reportages du lendemain.

Le mouvement vers la droite ne semble pas près de s’arrêter : la direction s’enorgueillit des quatre cent mille auditeurs glanés en un an. « L’argument massue, ce sont les audiences : selon eux, cette ligne éditoriale, c’est ce que les gens veulent », soupire une voix de la chaîne. Rien de plus naturel, donc, que de faire revenir Cyril Hanouna en cette rentrée… Avec, en ligne de mire, la présidentielle de 2027 ?


Marion Mayer et Emma Poesy. Télérama. N° 3895. 04/09/2024


Note : C’est vrai pas obligé d’écouter Europe 1. MC


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