Bien sûr qu’il faut en parler…

… de l’« affaire » abbé Pierre.

  • Véronique Margron, vous êtes une des personnes qui portent la parole des victimes dans cette affaire abbé Pierre. Pourquoi avoir choisi ce combat ?

« Je ne l’ai pas choisi, il s’est imposé à moi. Et depuis bien longtemps. Très vite après mon élection à la présidence de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), il y a eu l’affaire du père Preynat (1) Puis, il y a eu la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), que le Corref a contribué, avec la Conférence des évêques de France, à mettre en place. Oui, j’ai été happée par ce combat. Et comment pourrait-il en être autrement alors que j’ai rencontré, en quelques années, plus d’une centaine de victimes qui ont été maltraitées à l’intérieur de l’Église ? Le récit de toutes ces douleurs était trop fort pour que je ne m’implique pas. »

  • C’est comme ça, pendant la Ciase, que vous avez recueilli la première parole d’une victime de l’abbé Pierre. Et ce témoignage a lancé l’enquête par Egaé pour Emmaüs…

« Oui, j’ai reçu le témoignage de cette dame. Elle m’a raconté les agressions subies quand elle avait 16/17 ans. Ses parents étaient des amis de l’abbé Pierre, des intimes. Très vite, elle leur a tout dit. Très vite, ils ont essayé de confronter l’abbé Pierre. Mais quand celui-ci les a reçus, il a déchiré la lettre d’accusation sous les yeux de sa victime. Vous imaginez la violence ? Par ce geste, il lui ordonnait de se taire à jamais… »

  • Comment va-t-elle aujourd’hui, après les autres révélations ?

« Il y a chez elle une sorte de soulagement. Celui d’être enfin crue. Mais si le récit des autres agressions corroborent le sien,. l’effet est terrible quand elle voit le nombre de victimes grossir. Si on l’avait écoutée quand elle a parlé, si quelqu’un avait pris les choses en main quand ses parents ont eu le courage d’agir, il y aurait peut-être eu un moyen de tout arrêter. »

  • Vous avez rencontré d’antres victimes ?

Lundi, à l’occasion de l’enregistrement de l’émission de Médiapart, j’en ai rencontré une autre. Elle s’était adressée à l’abbé Pierre alors qu’elle était en situation de grande précarité. Elle a été agressée. Et quand elle est sortie de son bureau, elle a vu que dans le bureau voisin, il y avait quelqu’un qui n’a rien dit. « Comment est-ce possible ? »

  • Oui, comment est-ce possible, ce silence ?

« Quand on canonise une personne de son vivant, quand on la déifie, on participe au fait de la rendre intouchable. »

  • Certains disent que cela ne sert à rien de lui faire un procès post-mortem, sans contradictoire… Que cela salit la mémoire d’un résistant, d’un combattant contre la pauvreté.

« Oui j’ai entendu cela. Et je suis horrifiée. L’abbé Pierre est mort, mais ses victimes, elles sont vivantes pour la plupart. Et si certaines sont décédées, elles ont pu avoir des enfants, des conjoints, de la famille qui ont été des victimes collatérales. Bien sûr qu’il faut en parler maintenant ! On le doit aux victimes, au mouvement Emmaüs dont l’action est si importante. On le doit aussi à la société entière. Les faits sont là, on n’a pas le choix ».

Quant à sa mémoire, l’évoquer serait bien cynique. Ce n’est pas parce que l’abbé Pierre a fait de grandes choses — et il en a fait énormément — qu’il faut passe sous silence le mal. « On ne peut utiliser une balance. On ne peut pas dire que le bien est si grand qu’il peut effacer le mal. Non, cela ne marche pas comme ça. »

  • D’autant plus que certaines de ses victimes étaient justement allées le voir car elles étaient dans la pauvreté…

« L’abus de faiblesse de la part du pape des pauvres. »

  • Il y a aussi la question qu’on entend ici et là : pourquoi les victimes ne parlent que maintenant ?

« Pareil, ce genre de questionnements m’est insupportable. Je n’en reviens pas qu’en 2024, on puisse encore exprimer cela. C’est ne rien comprendre à la dissociation traumatique, à l’inversion de la culpabilité de honte. Et puis, c’est surtout de l’ignorance d’un fait précis : les victimes ont parlé ! Certaines à plusieurs reprises ! Dans le rapport de la Ciase, on a vu qu’une victime sur deux avait déjà parlé après les faits. C’est juste que personne n’avait écouté ou qu’on avait déchiré, sous leurs yeux, leur lettre… »

  • Faut-il maintenant que toutes les archives de l’abbé Pierre soient ouvertes à des experts et des commissions d’enquête ?

« Évidemment. Et il y en a sûrement beaucoup sur l’abbé Pierre. Vous savez, les hommes de cette époque, ils écrivaient beaucoup. Ils racontaient tout. Peut-être parce qu’ils se croyaient intouchables ».


Propos recueillis par Ève Moulinier. Le Dauphiné Libéré. 12/09/2024


  1. Qui a été condamné en 2020 à Lyon pour avoir agressé sexuellement des enfants lors de camps de scouts, NDLIR].

2 réflexions sur “Bien sûr qu’il faut en parler…

  1. bernarddominik 14/09/2024 / 9h52

    Oui il faut en parler quitte à déboulonner les statues de saints.

  2. raannemari 14/09/2024 / 18h53

    Qu’est-ce qu’un « saint » ? Cela n’existe pas, il n’y a que des êtres humains.

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