… et vive « la neutralité » commerciale Suisse…
La Deuxième Guerre mondiale fut d’abord et surtout une guerre d’agression et de conquête militaire menée par Hitler contre l’Europe de l’ouest et de l’est, contre les Balkans, l’Union soviétique, les pays scandinaves et les Îles Britanniques.
[…] .. tout au long de ces terribles années, une autre lutte faisait rage.
Comparée aux opérations militaires, aux déportations, aux massacres industrialisés, aux villes réduites en cendres et aux batailles de blindés, cette autre guerre était peu visible. C’était la guerre commerciale.
Elle fut d’une grande complexité, elle a laissé peu de traces documentaires et, pour le coup, à la différence des conflits armés, elle s’étendit vraiment à la planète entière.
Des historiens de renom estiment même que cette guerre économique a vraisemblablement été encore plus décisive pour l’issue du conflit que la bataille de Stalingrad ou les débarquements en Afrique du Nord, en Sicile, en Provence et en Normandie. Plus décisive que la guerre aérienne au-dessus de l’Angleterre, l’Allemagne par rapport au marché mondial.
Même une fois conquises des régions riches en matières premières en Europe, au Proche-Orient, dans les Balkans, son industrie d’armement continua de dépendre d’achats effectués hors des territoires contrôlés par l’Allemagne.
L’historien de l’économie qu’est Boelcke en donne des exemples frappants.
En 1943, l’industrie d’armement de Hitler devait couvrir ses besoins en manganèse à 100 % par des achats à l’étranger. Le manganèse est un métal gris-blanc, extraordinairement résistant, qui fond à 1 240 degrés et entre dans un alliage d’acier utilisé pour la fabrication des tubes de canon et des fusils. Ce manganèse était surtout importé d’Espagne.
L’Allemagne devait importer aussi 75,9 % de son tungstène. Appelé aussi wolfram, ce métal gris, un peu moins dur que l’acier, fond à 3 842 degrés. Il est utilisé dans l’aéronautique. Son principal producteur mondial est la Chine. Or, en 1943, la Chine était indirectement en guerre avec l’Allemagne, puisqu’elle se battait depuis 1937 contre l’envahisseur japonais. Hitler devait donc importer son tungstène du Portugal. Durant la seule année 1943, son industrie d’armement en importa plus de 4 000 tonnes.
L’acier inoxydable est fait avec du chrome. Il est indispensable pour les roulements à billes et sert aussi à renforcer les douilles d’obus.
En 1943, l’industrie allemande d’armement dut importer 99,8 % du chrome dont elle avait besoin. Mais, là aussi, les principaux pays producteurs lui étaient fermés. L’Afrique du Sud était sous contrôle britannique et l’URSS était l’ennemie du Reich. Restait la Turquie.
Ce qui valait pour les métaux spéciaux indispensables militairement valait aussi pour le simple minerai de fer.
Même en la matière, l’industrie allemande d’armement souffrait d’une insuffisance structurelle. Pendant toute la durée de la guerre, les agents allemands firent la chasse au minerai de fer, importé pour 40 % de Suède.
Les diamants pour les machines-outils venaient d’Amérique du Sud. Le Reich achetait d’énormes quantités de pétrole en Roumanie, et son aluminium en Afrique et en Asie.
Ces exemples de l’écrasante dépendance de l’industrie allemande d’armement par rapport à l’étranger pour des matières d’une importance stratégique vitale pourraient être multipliés à l’infini. Ce qui importe, c’est de constater la dépendance. Or, lorsqu’on achète sur le marché mondial, il faut se plier aux conditions de paiement qui y sont en vigueur.
Hitler ne pouvait payer en émettant des Reichsmark. Il fallait régler en devises et, plus encore, en or.
Pour faire la guerre, le Führer avait donc besoin d’un banquier : un banquier au-dessus de tout soupçon, fiable, neutre. Hitler n’avait plus de devises et n’avait que peu d’or lorsqu’il se jeta sur la Pologne. Ensuite, le grand gangster trouva de l’argent. En s’emparant du Benelux, de la Norvège et d’autres pays pacifiques et économiquement florissants, il rafla un butin non négligeable. Il fallait que celui-ci fût blanchi par un complice insoupçonnable, chargé de le remettre sur le marché mondial sous une étiquette neutre.
Cela vaut tout aussi bien pour les dents en or arrachées aux victimes des camps par les sbires SS, pour les alliances et les bijoux volés aux déportés, et pour tous les biens extorqués dans l’Europe entière par les prétendus « commandos de protection des devises ». La place financière suisse se chargea de toutes ces nobles tâches.
Les requins de la finance, à Zurich, Bâle et Berne, furent les receleurs et les « blanchisseurs » des stocks d’or volés dans les banques centrales de Pologne, Tchécoslovaquie, Pays-Bas, Luxembourg, Lituanie, Lettonie, Belgique, Albanie, Norvège… Ce sont eux qui ont financé les guerres de conquête de Hitler.
Sans la place financière suisse, sans les receleurs complaisants de Berne, Hitler n’aurait pas pu mener ses guerres de conquête et de pillage. Ce sont les banquiers suisses qui lui ont fourni les devises nécessaires, ce sont eux qui ont financé ses guerres d’agression.
Un dernier fait est à considérer : Hitler était pratiquement en banqueroute lorsqu’il a attaqué la Pologne. Le Reich qui lançait ses troupes vers l’Est était au bord de la faillite. C’était une dictature à peu près ruinée financièrement qui bluffait, par sa puissance militaire, l’opinion publique des démocraties occidentales. Au moment où elle prétendait dominer le monde, l’Allemagne était au bout du rouleau.

Textes extraits du livre de Jean Ziegler. « La Suisse, l’or et les morts ». Éd. Bertelasmaann. Munich. Ou pour la France, éditions du seuil.
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Une réflexion sur “A ne pas oublier…”