Réveries

Si peu anges, si peu tombés de la dernière pluie, du fracas de la grêle sur la verrière, ceux qui marchaient sur les débris de verre et les fleurs d’amandier. Si peu surpris par le désert des fleurs ceux qui se penchaient par-dessus la rambarde. Ils avaient déjà entendu le tumulte, déjà mesuré la vague. Ils connaissaient l’endroit. Ils étaient déjà venus. Ils avaient déjà vu outre ces yeux, déjà serré ce visage. Savaient à quel moment le sang monte aux joues, à quel autre il se retire. Avaient déjà brûlé ces lèvres. Avaient déjà mordu. Avaient déjà touché puis lâché cette main. Si peu hommes, ceux qui criaient avec les mouettes courant et tanguant demi dévêtus sur les poutrelles du pont. Et pour s’abandonner au vent, à l’ivresse du vent, ceux qui par folie, pour faire l’ange faisaient la bête.

N’ont pas les épaules pour traverser le brouillard, pas la laine pour se prémunir du froid et échapper au temps, le vent et les plaintes en rafales, le gravier. N’ont rien qui les distingue des autres hommes, rien qui les entoure d’un halo lumineux. Leur front arbore les mêmes rides, les mêmes traits de silence. N’ont pas la force, pas le courage d’avancer sur la corniche. N’ont pas le bras pour porter la flamme, pas la main pour saisir la main. N’ont pas les yeux pour éclairer l’eau d’un simple regard, et le fleuve, les fleurs vaines arrachées. N’ont pas la voix pour compter les pas qui s’éloignent et se perdent. N’ont pas le souffle. On peut basculer à tomber dans la nuit. On peut glisser à disparaître. N’ont pas le sourire ni la fleur aux lèvres. N’ont pas les armes, pas la cuirasse qui resplendit au bout du couloir. Ne sont pas des guerriers. N’ont pas les ailes, pas le cœur pour supporter le ciel, l’absence de ciel au-dessus de leurs têtes. N’ont pas le manteau. Ne sont pas des anges.


Anita J Laulla. Recueil : « Les anges ne sont pas des anges ». Éd. de l’agneau


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