À la lanterne rouge

Un jour de 1920, pendant la guerre civile, dans un train roulant entre la Sibérie et Moscou, un ancien officier de marine du tsar lit l’ABC du communisme, manuel d’introduction au bolchevisme écrit par Boukharine (exécuté en 1938 sur ordre de Staline) et Preobrajenski (même sort, l’année précédente).
En discutant avec des soldats rouges, il est frappé « par le gouffre qui séparait les buts élevés des dirigeants de la révolution et les motifs auxquels obéissaient les soldats. Ces hommes ne connaissaient rien à la théorie marxiste, ils ne s’y intéressaient pas, et ils ne se souciaient nullement de savoir à quoi ressemblerait la nouvelle société russe. Une seule chose motivait leurs actes : le désir de détruire l’ordre ancien ».
« Le Monde d’avant. Les derniers jours de l’aristocratie russe (1) » est un immense et fantastique tableau de cet ordre ancien, de son crépuscule pressenti et annoncé, puis l’épopée de sa destruction.

Son auteur, Douglas Smith, est un historien américain. Le livre se lit comme un grand roman russe, ou, plus exactement, comme le long et douloureux post-scriptum à un roman russe.

Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski, planent sur les cendres et les cadavres du monde qu’ils ont habité. Leurs fantômes hantent ces nobles plongés dans le volcan dont ils ont préparé, depuis des siècles, l’éruption. Les plus intelligents l’avaient prévu ; les plus sensibles le justifiaient. « Nos péchés ! Nos terribles péchés ! » dit l’un d’eux en pleurant sur leur inconscience. Trop tard.

La violence se déchaîne un peu partout bien avant l’arrivée des bolcheviques qui la théorisent, l’accentuent, la concentrent et la répandent. Les châteaux brûlent ; les terres sont détruites ; les propriétaires dépouillés, tués, violés. 1917 et la suite sont une longue plongée en enfer. Beaucoup s’exilent. Ceux qui restent survivront rarement à Lénine, à Staline. Ils l’ont peut-être mérité ; mais on les aime et on les plaint.

Pour restituer cette humanité et cette fluidité tragiques, Douglas Smith s’appuie sur le destin de quelques grandes familles aristocratiques russes : Les Cheremetiev, les Golitsyne, les Obolenski, lesTroubetskoï. Un album de photos révèle leurs extraordinaires présences.
Au cœur du Styx, ils étaient beaux, ils avaient les yeux clairs. Même en haillons, devenus des « ci-devant » n’ayant plus rien après avoir profité de tout, les rares survivants et leurs descendants continuaient d’avoir une classe fataliste, une culture polyglotte, toute l’élégance des roses qui ont poussé sur un gigantesque tas de fumier.

Le livre s’ouvre sur une scène qui résume les 500 pages qui vont suivre. En novembre 1918, dans son palais moscovite, la « maison de l’angle », le comte Sergueï Dimitrievitch Cheremetiev, 73 ans, va mourir. Il a la gangrène, il faudrait l’amputer.

Un groupe de la Tcheka, dirigé par un fils de paysans pauvres devenu tueur en chef, lakob Peters, fait irruption au moment du dîner. « Mains en l’air ! » crie Peters, flingue à la main. Comme le comte n’est pas à table, le groupe enferme la famille dans la pièce. La gouvernante planque les bijoux. lakob part à la recherche du comte dans l’immense palais. Il le trouve dans son lit. Il s’assied à son chevet et assiste, curieux et froid, à son agonie.

Le fantasme révolutionnaire a la vie dure.

Des tas de gens aiment dénoncer l’équivalent contemporain de ces privilégiés, jouer avec l’idée de les déposséder et de les liquider. Le livre de Douglas Smith montre que, quels que soient leurs crimes et leurs fautes, l’extrême violence que ces demi-dieux ont légitimée puis subie n’a fait qu’amorcer une violence encore plus forte qui, très vite, s’est retournée contre le peuple qu’ils avaient exploité. C’est la parabole, version sanglante, de l’apprenti sorcier.

Le livre permet de méditer sur autre chose : les aristocrates internationaux d’aujourd’hui, infiniment plus riches, plus puissants, moins éduqués et plus « hors-sol » que ne l’étaient ces grandes familles russes, ne risquent, contrairement à elles, plus rien.


Philippe Lançon. Charlie Hebdo. 31/07/2024


1. Éditions des Syrtes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Ricard.


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