Kamala sourit, Donald grimace…

À un peu plus de cent jours de l’élection, la vice-présidente a démarré sa campagne en trombe, aussitôt soutenue par un Parti démocrate quasi unanime. Trump, qui fait encore figure de favori, se retrouve sur la défensive.

[…] Ce n’est pas l’enthousiasme des démocrates qui a surpris, après l’annonce par Joe Biden de son abandon et de son soutien à sa vice-présidente, Kamala Harris. C’est son ampleur. Le Parti démocrate était tellement démoralisé depuis quelques semaines que personne n’anticipait une telle flambée d’optimisme. […]

C’est la vitesse ahurissante avec laquelle tout le monde s’est rallié à la nouvelle candidate. Les électeurs démocrates d’abord, qui sont 79 % à souhaiter qu’elle porte les couleurs du parti, selon un sondage CBS News/YouGov. Les élus ensuite, qui se sont manifestés pour la soutenir.
Et même ses principaux rivaux potentiels à la convention qui, moins de vingt-quatre heures après le « tremblement de terre », s’étaient déjà rangés derrière elle, à commencer par la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer et son homologue de Californie, Gavin Newsom. « Le niveau d’enthousiasme est impressionnant, confirme Dan Kildee, un élu du Michigan, dans les couloirs du Capitole. Ce n’est pas une hyperbole, des centaines de nouveaux bénévoles affluent dans nos QG locaux de tout l’État.[…]

Le parti était en miettes, il s’est reconstitué en quelques heures grâce à une glu aux vertus magiques – la détestation de Donald Trump.

Tout reste évidemment à faire. La centaine de jours qui sépare l’Amérique de l’élection du 5 novembre est une terra incognita, un candidat démocrate à la présidentielle n’ayant jamais été désigné aussi tard. Est-ce un handicap, ou un atout ? Personne n’en sait rien.

Version pessimiste : Kamala Harris n’aura que quelques semaines pour faire campagne, une durée bien courte pour se présenter à un électorat qui lui a prêté jusqu’ici une attention distraite. Sa course aux primaires de 2020 avait tourné court, son rôle de vice-présidente est resté relativement effacé.

Version optimiste : dans le monde des réseaux sociaux, des mêmes et de la nouveauté qui s’étiole à toute vitesse, la campagne éclair d’une candidate nouvellement désignée peut être un atout. Dans tous les cas, « elle doit démarrer en trombe avant la convention démocrate de Chicago [du 19 au 22 août, NDLR], estimait le stratège vétéran James Carville […]

L’IVG au cœur de la campagne

Et de fait, Kamala Harris, 59 ans, a démarré sur les chapeaux de roue, avec une énergie qui place soudain le vétéran Donald Trump (son aîné de plus de 18 ans) dans le rôle du candidat âgé, rassis et grincheux. « Le fait de voir les républicains paniquer nous dit tout ce qu’on a besoin de savoir. Ils sont bien embêtés maintenant, avec leur vieux candidat ! », exulte Jim McGovern, un député du Massachusetts. En quelques heures, Harris a téléphoné à une centaine d’élus et responsables démocrates, tandis que l’équipe de campagne Biden-Harris changeait le logo et les gadgets en vente sur le site internet. Parmi lesquels figure désormais une casquette de base-ball avec les mots « Madam President ».

Kamala Harris va enchaîner les meetings sur un rythme soutenu. Sa nomination n’est pas encore officielle, les pontes du parti ayant tenu à ce qu’un semblant de démocratie et de transparence soit maintenu, mais elle est acquise : selon un sondage du 22 juillet de l’agence Associated Press (AP), elle a déjà réuni 2 579 délégués, davantage que les 1 976 nécessaires pour obtenir l’investiture démocrate. Cette nomination pourrait même survenir avant la convention de Chicago, et l’on peut s’attendre à ce qu’un prétendant à la vice-présidence soit également sélectionné avant cette date.

A quoi ressemblera la guerre éclair de la candidate ?

A une offensive tous azimuts contre Trump. Kamala Harris affiche un parcours de vie impressionnant. Elle racontera comment la fille d’une chercheuse indienne en cancérologie d’origine tamoule et d’un économiste jamaïquain, qui se sont rencontrés à l’université de Berkeley avant de divorcer alors qu’elle avait 7 ans, est devenue procureure (d’abord à Oakland puis à San Francisco), procureure générale de Californie, sénatrice de l’État et enfin vice-présidente.
Et comment elle a accumulé au passage des faits d’armes : un jugement de plus de 1 milliard de dollars contre des établissements d’enseignement supérieur pour pratiques abusives à l’égard des étudiants les moins riches ; un allègement de la dette bancaire de plus de 18 milliards de dollars pour les propriétaires californiens victimes de saisies hypothécaires abusives après la crise financière de 2008.

Tout, dans ce CV, sera mis au service d’un seul objectif : faire contraste avec un Trump qui se retrouve d’un seul coup sur la défensive. Son combat pour les droits des femmes – en tant que procureure, mais plus encore comme vice-présidente en pointe sur le front de l’interruption volontaire de grossesse, qu’elle a annoncé placer au cœur de sa campagne dès son premier discours – rappellera la responsabilité directe de l’ex-président dans la décision de la Cour suprême autorisant les États à criminaliser l’IVG. « Donald Trump veut ramener notre pays en arrière, à une époque où nombre de nos concitoyens américains ne jouissaient pas encore de toutes les libertés et de tous les droits », a-t-elle déclaré au lendemain du retrait de Joe Biden.

Son ancien rôle de procureure met aussi en exergue la condamnation de son adversaire, le 30 mai, lors de son procès pénal à New York pour des paiements dissimulés à la star de films X, Stormy Daniels.
Kamala Harris n’a pas tardé à donner le ton : dans ses rôles passés, a-t-elle expliqué, « je me suis attaquée à des coupables de toutes sortes – des prédateurs qui abusent des femmes, des fraudeurs qui arnaquent les consommateurs, des tricheurs qui enfreignent les règles pour leur propre profit. Quand je dis que je connais le genre de type qu’est Donald Trump, vous pouvez me croire ».

Autres contrastes ? Le fait qu’elle soit une femme de couleur souligne l’archaïsme d’un « ticket » républicain composé de deux hommes blancs. Son dynamisme sur les réseaux sociaux, où elle récolte une avalanche de mèmes ironiques, mais souvent drôles et parfois affectueux, est aux antipodes de la bile que déverse Trump sur sa plateforme Truth Social. Son pouvoir d’attraction auprès de jeunes stars détonne avec le soutien du rocker has been Kid Rock à Trump. La chanteuse britannique Charli XCX a par exemple déclaré que « Kamala IS brat ».

La présidentielle, une affaire de style

« Brat »  ? La star de la pop a donné une définition qui pourrait se rapprocher de l’image de Harris chez les jeunes : « Vous êtes juste cette fille qui est un peu désordonnée et qui dit parfois des choses stupides, qui se sent elle-même, mais qui peut aussi faire une dépression et s’en sort. C’est honnête, direct et un peu volatil. C’est ça, brat. » Plus sérieux, mais important aux yeux d’une bonne partie de l’électorat : le fait que Kamala Harris ait proposé en 2020 un accord sur le climat de 10 000 milliards de dollars et soutenu le Green New Deal, le « nouveau pacte vert », défendu par l’aile gauche démocrate, alors que Trump fait l’impasse sur le sujet et promet de démarrer sa présidence avec ce mot d’ordre : « Drill, baby, drill ! » (« Fore des puits de pétrole, bébé, fore ! »)

En face, quel sera l’argumentaire d’un Trump qui se voyait déjà roi ? […]
La voie vers la victoire reste ainsi extrêmement étroite pour Kamala Harris, et Trump est toujours donné gagnant.[…]


Philippe Boulet-Gercourt et Sarah Halifa-Legrand. Le Nouvel Obs. N° 3122. 25/05/2024 (Courts extraits)


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