Estampillé intellect…

… histoire d’une « étiquette ».

Longtemps le mot a servi d’adjectif. À la faveur de l’affaire Dreyfus, « intellectuel » devient le nom de ceux dont les actes engagent la réflexion, gardiens de l’idéal républicain contre la presse d’argent, le sabre, le goupillon.

La droite alors les moque, leur reproche de trahir les traditions. Jusqu’à ce que ses propres plumes en viennent à revendiquer le titre, et à en dévoyer le sens, éminemment politique. […]

L’antisémitisme — ou l’antijudaïsme — sature l’expression politique de la bourgeoisie parisienne depuis le milieu des années 1880. Édouard Drumont, qui a publié avec succès le livre La France juive en 1886 et cofondé en 1889 la Ligue nationale antisémitique de France (LNAF), sort le premier numéro de son journal, La Libre Parole, le 20 avril 1892.

L’armée française, y lit-on, compte trois cents officiers juifs, et chacun d’eux « trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale ». […]

La motion que votent à leur congrès de Lyon en novembre 1896 les catholiques rassemblés sous le drapeau de la démocratie chrétienne montre bien l’esprit ambiant. Elle est digne de la réglementation adoptée par l’Allemagne du IIIe Reich et la France de Vichy : « Abolition du décret de 1791 donnant le droit de citoyen français aux Juifs ; abolition du décret Crémieux pour l’Algérie ; exclusion des Juifs de l’enseignement public, de la magistrature, des emplois administratifs et des grades dans l’armée, du commissariat de l’armée, des adjudications de fournitures ; application des lois pénales contre les monopoles et les accaparements ; publication des listes des commerçants juifs ; organisation de ligues locales contre les commerçants juifs (2).  »[…]

Dans [Le Figaro], daté du 5 décembre 1897, sous le titre « Procès-verbal », Zola publie un article [parlant de la condamnation de Dreyfus] se réjouit de voir, au-delà d’un « gâchis en pleines ténèbres », d’un « bourbier » où s’est illustrée une « basse presse en rut », la vérité en marche. Le poison, « c’est la haine enragée des Juifs qu’on verse au peuple chaque matin depuis des années ».

Le 13 janvier 1898, le même Zola confie à L’Aurore — le journal de Georges Clemenceau — une lettre ouverte au président de la République, Félix Faure. Il y explique à nouveau combien Dreyfus a été victime d’une société imprégnée d’antisémitisme : « C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. »

Son réquisitoire, cependant, ne culmine pas dans une charge contre les orientations qui régissent la IIIe République. Il s’achève sur neuf « J’accuse » qui visent nommément plusieurs membres de l’état-major et les suppôts à leurs bottes. Avant tout « hanté » par « le spectre de l’innocent », l’écrivain demande que soit pris en considération ce qui est clairement pour lui une « erreur judiciaire ». […]

Dans L’Aurore du [14 janvier 1898], Clemenceau apporte son soutien à Zola. Il argue du respect d’un principe de société : « Les garanties de justice ne peuvent être supprimées à l’égard d’un seul sans que le corps social tout entier soit menacé dans son ensemble. » En annexe, ailleurs dans le journal, une première série de « protestataires » exigent la « révision » du procès. Zola figure à leur tête, suivi d’Anatole France et du biologiste Émile Duclaux, le directeur de l’Institut Pasteur. Dans la liste, nombre d’universitaires et d’écrivains, Marcel Proust notamment.

Ces circonstances marquent le début de la vogue du substantif « intellectuel » dans la presse française. Le mot, jusqu’alors, servait surtout d’adjectif (3).

Influent homme de plume, Henry Fouquier fut, à partir de 1896, l’un des journalistes qui l’utilisèrent avec régularité comme nom dans leurs articles, et commencèrent à le populariser. Les intellectuels, considère-t-il, sont des individus dont les actes engagent la réflexion et qui théorisent leurs pensées. […]

Le désintéressement semble, selon lui, les caractériser. Ce sont « très rarement », conclut-il, des « hommes d’argent ». Leurs valeurs morales et leur intégrité constituent les seuls moteurs dans leur activité de citoyens. […]


Lionel Richard. Le Monde Diplo. Source (Très courts extraits)
Nous vous engageons à lire cet excellent article dans son intégralité. MC


  1. Isaïe Levaillant, « La genèse de l’antisémitisme sous la Troisième République. Conférence faite à la Société des études juives le 14 avril 1907 », Revue des études juives, tome 53, n° 106, Paris, avril-juin 1907.
  2. Citée dans Le Temps, Paris, édition du 28 novembre 1896.
  3. Geneviève Idt, « L’intellectuel avant l’affaire Dreyfus », Cahiers de lexicologie, vol. 2, n° 15, Paris, 1969.
  4. Henri Barbusse, Le Couteau entre les dents. Aux intellectuels, Éditions Clarté, Paris, 1921.

Une réflexion sur “Estampillé intellect…

  1. rblaplume 30/07/2024 / 21h06

    Quelques rappels historiques fort pertinemment rappelés.
    A chaque époque, des femmes et des hommes ont pu être reconu(e) comme de grands intellectuels notamment français.
    Qu’en est-il aujourd’hui ?
    rblaplume

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