Un saut dans l’inconnu

Conforme à l’esprit de nos institutions, la dissolution décidée par Emmanuel Macron n’en est pas moins hasardeuse, voire dangereuse, estime le politiste

Mise en garde dans cette période trouble : tous les articles « postés » — jusqu’au jour du 2ᵉ tour des législatives —, ne le sont-seront qu’au titre de l’information plurielle et n’engage pas l’administrateur du blog.
La sélection d’articles doit servir à éclairer, analyser les différences dans les programmes proposées par les partis se présentant. Ils devraient permettre de décanter, comprendre les affirmations de chacun engageant la France, pour les trois années prochaines.
D’autre part, chacune-chacun à le devoir citoyen (dans cette ambiance délétère), de prendre position en allant voter, mais également d’inciter toutes personnes côtoyées de se rendre dans les isoloirs afin d’éviter l’abstention. Cette abstention qui a toujours « profiter » aux candidat-es, arrivé-es en tête. MC


La stupéfaction qui a suivi l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale ne laisse pas d’étonner. Voilà plus d’un an que, faute de disposer d’une majorité absolue, le président de la République et ses deux Premiers ministres successifs ont vu leurs projets de loi freinés ou rabotés par les députés d’opposition.

Voilà plusieurs semaines que le président a choisi de « nationaliser » les élections européennes et d’en faire une épreuve de vérité en nommant à Matignon un jeune prodige chargé de damer le pion au plus jeune encore président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella.

Les annonces plus martiales les unes que les autres de Gabriel Attal et ses tentatives pour rabaisser intellectuellement son (seul) adversaire lors du débat télévisé auront été vaines. La liste de « la majorité présidentielle » conduite par Valérie Hayer, en récoltant au bout du compte moins de 15 % des suffrages exprimés, ne pouvait donc que pousser le président à dissoudre l’Assemblée nationale.

Cette décision sous contrainte n’est évidemment pas dénuée de calcul politique. Prendre de court les partis, après une campagne électorale qui a mis en relief leurs divisions, c’est tenter de conserver la main et de continuer à peser sur le jeu politique.

Cette dissolution « surprise » permet en effet au président de mettre les formations opposées au RN devant leurs responsabilités en les sommant de choisir leur camp.

Si, hypothèse la plus probable, cette stratégie échoue, autrement dit si les partis de gauche et Les Républicains (LR) refusent de se désister en faveur des candidats de la majorité présidentielle au second tour alors que ces derniers accepteraient de le faire en leur faveur, Emmanuel Macron aura beau jeu de leur imputer la responsabilité de l’élection d’une majorité de députés RN.

Si cette stratégie est donc à la fois rationnelle et en conformité avec l’esprit de nos institutions, elle n’en est pas moins hasardeuse pour ne pas dire dange­reuse. Emmanuel Macron n’est ni dans la position de François Mitterrand à la suite des législatives de 1986 ni dans celle de Jacques Chirac après la dissolution de 1997.

Ces derniers disposaient alors d’une crédibilité et d’un soutien politiques sans commune mesure avec ceux d’Emmanuel Macron ; leur leadership sur leur camp était peu contesté, ils n’apparaissaient nullement comme « usés », voire « finis », d’autant qu’ils savaient qu’ils pourraient se représenter pour un nouveau mandat, ce que la Constitution interdit au titulaire actuel de l’Élysée.

Il est donc de sérieuses raisons de douter qu’Emmanuel Macron puisse endosser le rôle d’un président protecteur, garant des institutions et de la concorde sociale.

Faute d’avoir tiré les conséquences du scrutin de 2022 en tentant de constituer un gouvernement rassemblant réellement le centre gauche et le centre droit autour d’un programme qui ne fasse aucune concession aux idées du Rassemblement national, faute d’avoir fait adopter un mode de scrutin proportionnel qui aurait permis une recomposition du système des partis et l’évo­lution de notre régime politique vers une démocratie de compromis, Emmanuel Macron ne peut s’ériger en leader du camp républicain et encore moins du camp progressiste.

En choisissant de faire du RN son seul opposant, sans avoir réussi à fédérer les autres partis républicains, il risque non seulement d’être celui qui aura permis l’arrivée de l’extrême droite à Matignon, mais aussi celui qui n’aura pas réussi à endiguer sa conquête des institutions.

En bref, si en recourant à la dissolution Emmanuel Macron a respecté à la fois la lettre et l’esprit de la Constitution de la Vᵉ République, c’est bien à un saut dans l’inconnu qu’il nous invite, à nos risques et nos périls.


Frédéric Sawicki. Le Nouvel Obs n° 3115. 13/06/2024


Une réflexion sur “Un saut dans l’inconnu

  1. bernarddominik 14/06/2024 / 13h35

    C’est un coup de poker. Il espérait récupérer Glucksmann et une partie des LR réputés par Ciotti. Pour Glucksmann c’est loupé, mais pour LR c’est peut-être gagné, ce qui lui redonnerais une petite majorité, sauf si Bardella réussit à transformer l’essai. Pour la gauche on peut croire aux miracles, mais comme elle n’a pas compris ce qui se passe dans la tête des français, elle risque de perdre encore plus.

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