Le pire du pire, du prêt-à-porter prêt à jeter s’appelle Shein, produit en Chine et conquiert le monde en vendant en ligne des vêtements à des prix totalement dérisoires.
Les esclaves qui les fabriquent et l’environnement, eux, prennent cher.
En novembre 2021, l’ONG suisse Public Eye avait dévoilé les turpitudes de Shein, géant chinois des frusques à bas coût écoulées en ligne. Pour rappel, Shein domine le marché mondial de la mode éphémère. L’enseigne fait un tabac sur les réseaux sociaux, en particulier TikTok, où des milliers de jeunes frimeuses et frimeurs imbéciles jubilent en exhibant toutes leurs emplettes de fringues Shein à prix imbattable, ce qui extasie des centaines de millions d’émules béats sur tous les continents. C’est si beau, les grands idéaux de la jeunesse.
Cette fast fashion, qui lance de nouvelles gammes à un rythme frénétique, génère évidemment une pollution aberrante : d’abord en transports, souvent par avion pour tenir la cadence des tendances quotidiennes ; ensuite en tonnes d’invendus farcis de substances chimiques, qui après de nouveaux transports crasseux finissent en montagnes textiles à l’abandon, notamment dans le désert chilien d’Atacama. Vivent le commerce, le libre-échange et la surconsommation.
Esclaves à la chaîne
Mais si Public Eye a éreinté Shein en 2021, c’est avant tout pour les conditions de travail sévissant chez ceux qui la fournissent. Pour l’essentielle concentrée dans la ville chinoise de Guangzhou ces ateliers, très nombreux et généralement de taille modeste, totalisent des milliers d’ouvriers arrivés de zones rurales miséreuses.
Ils triment le plus souvent debout, entre onze et douze heures par jour et sept jours sur sept. Enfin, pas tout à fait : ces veinards bénéficient d’un jour de congé par mois. Les locaux sont insalubres, mal ventilés, sans sorties de secours, mais avec des grillages aux fenêtres. Les salaires sont minables et les contrats de travail inexistants.
Le tout est en violation flagrante du droit chinois, mais aussi des vertueuses déclarations de la firme Shein elle-même, qui ne lésine pas sur le vernis de façade. Telle était du moins la situation en 2021, quand les enquêteurs de Public Eye avaient pu constater ces charmants aspects sur place, et parler en catimini avec quelques travailleurs apeurés.
Les révélations de l’ONG avaient fait du bruit : les médias étrangers en avaient fait état, et certains avaient lancé leurs propres enquêtes. Ainsi la chaîne britannique Channel 4 diffusa-t-elle un reportage en caméra cachée dans les sordides usines de Guangzhou, ce qui amplifia le tollé et entraîna de nouvelles découvertes, notamment une quantité très excessive de cochonneries chimiques et de-métaux lourds dans 15% des fringues vendues par Shein (jusqu’à vingt fois la dose de plomb autorisée, par exemple, et dans des habits pour enfants aussi).
Conséquence notoire, Mick Jagger avait illico rompu avec éclat, sans mettre sa célèbre langue dans sa poche, un contrat au gré duquel Shein commercialisait des articles célébrant les 60 ans des Rolling Stones (Vigousse, 13.123)
À tout ce ramdam, Shein avait réagi avec une exquise pudeur, s’abstenant de répondre aux questions gérantes, mais protestant de sa bonne foi, en promettant de se renseigner et d’introduire des améliorations si nécessaire. Sur quoi elle a continué de prospérer, son chiffre d’affaires triplant de 2020 à 2022 pour passer de 8,8 à 22,7 milliards :157% de progression, qui dit mieux ? Un vrai miracle économique !
Souriez, vous êtes filmés
Insensibles aux beautés du libéralisme, les grincheux de Public Eye ont voulu vérifier si, deux ans après leurs révélations, le sort des ouvriers à la solde de Shein s’est amélioré au même rythme que les profits. D’où une nouvelle enquête sur place l’été dernier, dont les résultats ont été publiés le 14 mai. Surprise : rien n’a changé. Les semaines de 75 heures et l’unique jour de congé mensuel sont toujours de mise.
Des jeunes de 14 ou 15 ans bossent avec les adultes. Et les salaires n’ont pas bougé. En revanche, les caméras de surveillance se sont multipliées dans les ateliers. Pour que Shein puisse s’assurer du respect des lois chinoises et de ses propres promesses éthiques, ou pour mieux fliquer la chiourme ? On ne sait pas, mais on devine.
Pour autant, la maison Shein n’est pas restée inactive face au scandale : elle a déployé des quantités de poudre aux yeux, notamment au gré d’un audit bidon d’où il appert que les salaires en vigueur chez ses fournisseurs sont au-dessus de la moyenne. Sauf qu’il ne prend pas en compte les horaires de travail, ce qui relève à la fois du non-sens arithmétique et de l’entourloupe à grosse ficelle.
Par ailleurs, les jolies citations d’expertises externes qui, sur le site de Shein, attestaient son grand respect des normes et la pureté de ses intentions, ont curieusement disparu : voilà au moins un progrès, sous forme de baratin en moins.
À ce glorieux bilan s’ajoute une structure financière totalement opaque, avec capitaux à Singapour et détours fiscaux par les îles Vierges britanniques. Le très florissant groupe Shein s’apprête désormais à entrer en Bourse, avec l’appui d’investisseurs occidentaux peu regardants. Alertés, les Parlements de l’Union européenne, de la France et des États-Unis tentent de réguler la déferlante en ligne des fringues chinoises à très bas prix reposant sur un mode d’exploitation esclavagiste.
La Suisse, comme toujours, est en retard. Pourtant, conclut Public Eye, « des changements en profondeur s’imposent pour que, dans l’industrie de la mode, plus personne ne doive travailler douze heures consécutives pour coudre à la pièce des vêtements qui feront le tour du monde en avion avant de finir à la poubelle, à peine portés ».
Du pur bon sens. Mais le bon sens est-il à la mode ?
Laurent Flutsch – Revue Vigousse (Suisse)
Oui une méthode inquiétante. Interdire shein me paraît la seule solution, tout simplement au nom de la libre concurrence.
Shein, une belle saloperie MAIS n’oublions pas toutes les grandes marques européennes qui font fabriquer leurs vêtements au Bangladesh avec la même exploitation des travailleuses et travailleurs, ou dans les maquiladoras au Mexique, et sans doute dans bien d’autres endroits…
Ils ne valent pas mieux que Shein.