Les actes antijuifs qui se multiplient en France reposent sur de vieux clichés, mais tenaces. Pour les déconstruire, l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci mise sur l’éducation.
Tentative d’incendie de la synagogue de Rouen ; slogans antisémites dans des cortèges ; chants haineux dans le métro ; actes et propos antijuifs en libre circulation à l’école (dès le primaire)… Sans oublier le quadruplement des faits antisémites depuis le 7 octobre 2023, selon le ministère de l’Intérieur.
Devant cette flambée, le gouvernement a lancé début mai des assises contre l’antisémitisme, dont il a confié le pilotage à l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, spécialiste du fascisme italien et de l’histoire de l’antisémitisme. Cofondatrice, début 2019, de l’association et de la revue Alarmer (1), directrice depuis 2021 du nouveau diplôme universitaire Formation à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Paris-8), elle espère tenir là une occasion supplémentaire de renforcer un combat qui doit devenir « celui de tous ».
- Assiste-t-on, comme l’a dit Gabriel Attal. à une « déferlante antisémite » ?
Le mot me semble approprié. Une augmentation des actes antijuifs suit chaque embrasement du conflit israélo-palestinien mais, plus largement, un antisémitisme décomplexé se réveille depuis deux décennies. […]
- L’historien Pierre Birnbaum évoquait « un nouveau moment antisémite »…
En référence à l’affaire Dreyfus, qu’il appelle « le moment antisémite » français (2). Indéniablement, nous vivons de nouveau un « moment antijuif » Il trouve sa source immédiate dans l’actualité, mais surtout dans une diabolisation d’Israël et une identification totale des Juifs à cet État, comme s’ils ne pouvaient avoir sur lui le moindre regard critique. Cette confusion et les stéréotypes antisémites ont des racines anciennes. Ils existent à un état dormant, et sont réactivés par l’actualité dans des expressions paroxystiques. Ce sont des mythes, au sens du philosophe Georges Sorel : des idées qui circulent, et peuvent être utilisées par des acteurs à des fins politiques.
- Comment définir l’antisémitisme ?
Pour moi, il désigne un ensemble d’idées, et de pratiques, fondées sur l’essentialisation des populations juives ou considérées comme telles — il peut y avoir de l’antisémitisme sans Juif —, selon une conception partiellement ou entièrement négative. Contrairement à l’écrivain franco-tunisien Albert Memmi, je ne retiens pas la haine comme élément constitutif : penser que les Juifs dominent les médias ou sont très riches, ce n’est pas de la haine, mais c’est antisémite. […]
- La France est-elle antisémite
Les enquêtes de la Commission nationale, consultative des droits de l’homme montrent, c’est heureux, que les stéréotypes antisémites et raciaux diminuent dans la durée. Mais demeurent un noyau dur de gens véhiculant des représentations antisémites, et un noyau encore plus dur, prêt à aller jusqu’à la violence. […] À ‘école, on évoque le judaïsme en tant que religion. On parle de la Shoah, un peu de l’affaire Dreyfus, mais pas des éléments historiques qui permettent le comprendre comment ces événenents ont pu advenir. […]
- Faut-il rapprocher ou distinguer l’antisémitisme des autres racismes ?
Les deux. L’antisémitisme est la plus ancienne des hostilités identitaires, et fait l’objet d’un capital de stéréotypes. […] Pour le combattre, il faut d’abord le comprendre, rappeler sa matrice chrétienne, qui s’est sécularisée et laïcisée ; sa matrice religieuse présente aussi dans la culture musulmane, également transformée avec le conflit moyen-oriental et le panarabisme… Historiciser l’antisémitisme est indispensable. Il faut tirer une sonnette d’alarme car, aujourd’hui, la violence vise plus les Juifs que toute autre population. […]
- À quoi aboutiront les assises lancées le 6 mai ?
Aurore Bergé [ministre déléguée à la lutte contre les discriminations] a souhaité un texte, que je prépare avec le philosophe Philippe Gaudin, directeur de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité. Ce manifeste sera à la fois un état des lieux, un cri d’alarme et une ébauche de préconisations, signé par des chercheurs, experts, intellectuels, et présenté vers le 20 juin. […]
- La distinction entre antisionisme et antisémitisme est-elle pertinente ?
C’est une question très complexe. Comme l’explique le professeur de sciences politiques franco-israélien Denis Charbit dans la revue Alarmer, l’antisionisme est polysémique. Avant 1948, certains Juifs étaient antisionistes, opposés à la création d’un État israélien, soit parce qu’ils voulaient s’intégrer dans les États-nations, soit parce que, comme ceux du Bund (mouvement politique apparu à la fin du XIXe siècle en Russie), ils ne croyaient qu’à la révolution socialiste.
- L’antisionisme caractérise donc, d’abord, un courant de pensée qui a existé.
Ensuite, des gens qui ne sont pas nécessairement antisémites se disent aujourd’hui antisionistes pour s’opposer à une forme d’impérialisme d’Israël, et notamment à l’occupation des territoires et à la colonisation, condamnée par une résolution internationale depuis 1967. Reste que, depuis que l’État d’Israël existe, fondé sur le sionisme comme idéologie et créé pour la sécurité du peuple juif, être antisioniste revient à souhaiter la fin de cet État. […]
Propos recueillis par Juliette Bénabent. Télérama (Courts extraits) n° 3883. 12/06/2024
- Associations de lutte contre l’antisémitisme et les racismes par la mobilisation de l’enseignement et de la recherche. revue.alarmer.org
- « Le Moment antisémite. Un tour de la France en 1898 », de Pierre Birnbaum, éd. Fayard,1998.
Le problème c’est que faire simplement une statistique sur les ministres juifs, les dirigeants économiques juifs les commerces et entreprises appartenant à des juifs est considéré comme antisémite, comme si une vérité statistique devait être cachée. Il y à aussi la confusion entre refus du sionisme et antisémitisme. Dire que l’état d’Israël est un état raciste est aussi considéré comme de l’antisémitisme, pourtant sa constitution est raciste puisqu’elle différencie les droits à nationalité suivant la religion. Donc il est facile de trouver des actes antisémites qui n’en sont pas. Je suis donc très réservé sur tous ces journalistes qui donnent des leçons.
Dans cet article, nous sommes une nouvelle fois dans l’analyse d’une personne qui bien sûr n’engage qu’elle.
Il ne faut pas oublier que ce blog est ouvert aux réflexions, analyses diverses ; après, chacun est libre d’en penser ce qu’il veut, mais au moins elle/il aura eu connaissance «peut être» d’une autre façon de voir, d’analyser. MC