… d’un magistrat de la Cour des comptes
Patrick Molis, propriétaire de Héli-Union, a empoché 350 millions d’euros en 2019 pour un contrat emporté sans appel d’offres.
A voir travaillé pendant des années à la Cour des comptes n’empêche pas d’avoir le sens des affaires… quitte à user de méthodes de cow-boy. C’est le constat que vient de faire le puissant groupe Rubis, spécialisé dans le stockage pétrolier et la distribution de gaz. Patrick Molis, conseiller référendaire à la Cour, qui est monté au capital du groupe il y a trois mois à hauteur de 5 % (tout comme un certain Vincent Bolloré), mène une fronde de tous les diables pour déboulonner la direction du groupe.
En 2019, cet énarque avait déjà fait fort. Héli-Union, la boîte qu’il dirigeait alors, avait remporté un énorme contrat militaire sans le moindre appel d’offres !
Le ministère de la Défense cherchait un opérateur pour l’entretien et la maintenance d’une flotte d’hélicoptères Cougar, Caracal et EC225 des armées de terre et de l’air. Montant total du marché : 2 milliards d’euros ! Airbus en a raflé l’essentiel, mais Héli-Union, son « cotraitant », a empoché, dans la foulée, pas moins de 350 millions…
Enfants de la pale
« Pour des raisons techniques », indique le ministère des Armées dans le bulletin officiel annonçant l’attribution du marché, il n’y a pas eu de mise en concurrence. Les hélicos en question étant fabriqués par Airbus, seul le constructeur toulousain pouvait fournir les pièces détachées. Soit, mais quid des services de sous-traitance ?
Car Héli-Union n’est pas la seule société tricolore à proposer de la maintenance d’hélicoptères militaires : d’autres, comme Airtelis ou DCI Group, le font aussi. La moitié des hélicos militaires français étant cloués au sol, un appel d’offres ouvert à toutes les entreprises de maintenance aurait permis de trouver la plus performante.
« Le ministère aurait dû distinguer la part de marché pour laquelle Airbus était seul à pouvoir répondre et celle relative aux services, qui aurait dû faire l’objet d’une mise en concurrence », grince une entreprise du secteur. Mais la plainte d’Icare, une PME française, a été classée par le Parquet national financier (PNF), qui a jugé que seul Héli-Union détenait la certification EMAR/FR145, exigée par l’armée au moment de l’attribution du marché.
« S’il y avait eu appel d’offres, les entreprises rivales auraient eu le temps d’obtenir l’agrément en question avant de remettre leur offre », rétorque un concurrent.
Le PNF a cru bon d’ajouter qu’« il n'[était] pas nécessaire de s’interroger si, sur un plan économique et opérationnel, Airbus Helicopters aurait pu former un groupement avec une autre société ». C’était pourtant l’objet de la plainte !
Ce contrat mirifique de 350 millions d’euros a permis à notre entrepreneur de 66 ans, « en disponibilité » à la Cour des comptes, d’arrondir joliment le chiffre d’affaires de sa boîte et de recevoir, dans ses locaux, une visite du président Emmanuel Macron.
Fin 2020, Patrick Molis réalise un autre gros coup : chez Héli-Union, il recrute le général Michel Grintchenko, commandant de l’aviation légère de l’armée de terre (qui inclut les hélicos) entre 2016 et 2019 — au moment de la passation du fameux contrat, donc ! Face aux accusations de favoritisme et de corruption émises, là encore, par la société Icare, le PNF a estimé que le contrat n’entrait pas dans les attributions du commandant.
« La commission de déontologie du 22 juillet 2020 a jugé compatible mon recrutement comme conseiller du président d’Héli-Union avec mes fonctions antérieures, au titre de l’article L. 4122-5 du Code de la défense », précise Michel Grintchenko au « Canard », document à l’appui.
Rhabillé en Jersey
En 2022, Patrick Molis a revendu Héli-Union, riche de son beau contrat militaire, au groupe français Sabena Technics — dans lequel il a réinvesti à titre personnel. Le magistrat, dont la mission à la Cour, était, selon ses statuts, de « s’assurer du bon emploi de l’argent public », semble tout de même avoir connu quelques distractions comptables : en avril 2018, le tribunal de grande instance de Paris a condamné son entreprise Héli-Union pour « fourniture illégale de main-d’oeuvre et travail dissimulé ».
Des pilotes maison étaient employés par une filiale basée à Jersey, célèbre paradis fiscal. L’affaire sera bientôt jugée en appel, avec, sûrement, une issue heureuse : cet ancien haut fonctionnaire, riche de la confiance du ministère de la Défense, se trouve forcément au-dessus de tout soupçon.
Jérôme Canard. Le Canard enchaîné. 05/06/2024
Notre république est corrompue et ce n’est pas le RN qui va y mettre fin.