Des mots lourds de sens

Depuis dix jours, ils reviennent en boucle dans les propos des politiques. Mais comment et pourquoi ont-ils été choisis ? Que disent-ils de ceux qui les emploient ? Analyse de la sémiologue Mariette Darrigrand.

Le 9 juin nous a laissés sans mots. À moins que nous ayons été noyés dans les mots, ceux débités par une classe politique se raccrochant à ses éléments de langage. Des mots également empruntés à l’Histoire par l’extrême droite, qui les remet au goût du jour pour flatter la fibre identitaire de sa base. « Beaucoup des concepts entendus ne parlent plus de politique, mais de psycho-sociologie. Face à la demande sociétale, le RN a réussi à poser les signes qu’il fallait », constate la sémiologue Mariette Darrigrand, qui vient de publier L’Atelier du tripalium. Non, travail ne vient pas de torture ! (éd. des Équateurs). Avec nous, elle analyse quatre mots révélateurs des imaginaires ambiants.

FIEVRE

« Une fièvre […] s’est emparée […] du débat public et parlementaire », argue Emmanuel Macron avant d’annoncer la dissolution. L’allégorie rappelle la série d’Éric Benzekri diffusée en mars sur Canal+. Ce portrait d’une France au bord de la guerre civile, gangrenée par l’extrême droitisation de la parole publique a pour titre… La Fièvre, en référence à un extrait du Monde d’hier, de Stefan Zweig, sur l’embrasement nationaliste. On sait aussi que la plume du président, Jonathan Guémas, a rencontré, quand il était chez Publicis, les acteurs de La Fièvre, en quête de matière pour façonner leurs personnages. Mais si diagnostiquer une poussée de fièvre revient à se poser en médecin, le mot est aussi synonyme d’une précipitation, à laquelle le chef de l’État cède en même temps qu’il la dénonce. Sensible à la référence implicite à la série et au propos alarmant de celle-ci, Mariette Darrigrand estime que « l’élément « fièvre » a pu accélérer la décision du président ».

HUMILITÉ

Jordan Bardella en quête d’« humilité » avant son débat avec Gabriel Attal ; le député RN Jean-Philippe Tanguy renvoyant Jean-François Copé et Éric Dupond-Moretti à leur « ego »… Loin des outrances de Jean-Marie Le Pen, la nouvelle génération RN fait profession d’une modestie auto-prodamée. « C’est une façon de se désigner par contraste avec Emmanuel Macron, qu’ils accusent d’arrogance », constate Mariette Darrigrand. Mais, avec ce terme, le RN dialogue aussi avec l’imaginaire de la gauche. « C’est une façon de se dire comme les gens d’en bas. Comme François Hollande voulant être un président normal. »

FRONT POPULAIRE

Le 10 juin, le député LFI François Ruffin appelle la Nupes désunie à former un « front populaire », terme invoquant la victoire de la coalition de gauche aux législatives de 1936. Pour Mariette Darrigrand, c’est le signe qu’a on est figé dans des terminologies qui sont de l’ordre de la mythologie et pas de la pensée ». L’expression pourrait néanmoins être une manière de faire tomber les masques : « J’ai été très étonnée qu’il n’y ait pas eu de difficulté à accepter le remplacement du terme Front national par Rassemblement national, qui a contribué à l’acceptation de l’extrême droite. Parler de « front populaire », c’est peut-être dire qu’on n’est pas dupe, et qu’on est front à front. »

ENRACINÉS

Le terme a fleuri sur les comptes TikTok des identitaires, et même dans la bouche d’Éric Ciotti avant son exclusion de LR. Voici donc revenir le concept cher à Maurice Barrès dans son roman de 1897, Les Déracinés. Redécouvert par la jeunesse RN, l’écrivain nationaliste imprime sa marque sur leur vocabulaire. « C’est une manière de rendre la question identitaire purement affective ». Faut-il également y voir le reflet d’un fossé entre la France cosmopolite des villes et celle, plus terrienne, des zones rurales et périurbaines ? Fausse piste, met en garde la sémiologue : « Parfois dans les grandes villes on est plus enraciné que dans les campagnes. Être parisien, marseillais ou nantais, ça dit plus de l’identité que de se trouver dans une zone périphérique qui, justement, a perdu son identité. » Rappelons que le mot racine n’est pas synonyme de repli sur soi. « Étymologiquement, il porte le sens inverse : la racine pousse le végétal vers le haut, ce n’est pas un mouvement régressif. »


Marjolaine Jarry et Caroline Veunac. Télérama. 19/06/2024


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.