Dérivent de l’IA

Quand l’IA produit des fausses notes !

Elle peut cloner des voix, truquer des arrangements et écrire des textes entiers… si l’intelligence artificielle inquiète l’industrie musicale, qui y voit un risque pour les vrais artistes, d’autres n’envisagent comme un outil créatif prometteur.
À chacun de se faire un avis

« J’ai utilisé l’Intelligence artificielle pour créer cette chanson… L’avenir de la musique est là. »

À l’automne 2023, par ce message laconique doublé d’une vidéo tout aussi anodine, un inconnu baptisé Ghostwriter977, drapé dans un déguisement de fantôme, défiait l’industrie de la musique.

Quelques mois plus tôt, il avait déjà mis le feu aux poudres, avec un clip similaire.

À l’image rien de scandaleux : ledit fantôme dodeline sur un morceau de hip-hop efficace. Mais en tendant l’oreille, la chanson, Heart on My Sleeve, signée de ce mystérieux Ghostwriter977, dévoile une collaboration inédite, celle des Canadiens Drake et The Weeknd, stars mondiales du rap et de la pop, qui n’avaient encore jamais enregistré ensemble.

Dans les heures qui suivent, le titre affole la planète.

Avant qu’Universal Music, leur maison de disques, n’exige son retrait immédiat.

Motif : c’est un deepfake, un trucage imitant les voix des deux stars, réalisé sans leur accord grâce à une intelligence artificielle (IA). Vraie chanson, faux duo ?

Le débat s’engage et les Grammys, les Oscars de la musique américaine, annoncent ajouter la chanson à leur liste de nommés. Puis rétropédalent, sous la pression des majors, paralysées par une soudaine angoisse : l’IA serait-elle en passe de remplacer les artistes ?

Seule certitude : avec ce Ghostwriter977, la musique a basculé depuis un an dans une ère de violentes turbulences. De celles qui, par le passé, ont accompagné l’arrivée du synthétiseur, du CD ou, plus tard, du MP3. Avec l’IA, l’industrie musicale croit revivre le virage raté du numérique vingt ans plus tôt, quand des millions d’internautes se détournaient du disque pour s’échanger gratuitement des fichiers musicaux sur la Toile.

Clonage vocal, mais aussi entraînement des modèles d’intelligence artificielle avec des oeuvres protégées par le droit d’auteur, statut des productions créées au moyen de l’IA qui inondent les plateformes de streaming…

Les motifs d’inquiétude sont légion, semblables à ceux qui rongent le cinéma ou le milieu de l’art. « Heart on My Sleeve est l’oeuvre d’un musicien expert en production, mais avant tout d’un humain, qui a écrit les paroles et la musique, avant de passer sa voix au filtre de l’IA », tempère Benoît Carré, musicien et compositeur rompu à l’intelligence artificielle.

Il fut d’ailleurs l’un des premiers en France à en faire usage, il y a près de dix ans, dans le cadre d’un laboratoire expérimental de Sony à Paris. « Ce morceau résume le débat actuel : son succès en ligne lui permettrait de revendiquer des droits, une rémunération, mais il repose sur une infraction au droit à l’image des artistes, dont les voix ont été clonées sans leur consentement ». D’où l’anonymat absolu requis par Ghostwriter977.

En réalité, ceux qui, comme lui, se jouent des limites, peuvent encore dormir tranquille. L’UE est en passe de vo­ter ces jours-ci son AI Act, un texte qui entend notamment imposer un devoir de transparence sur les données utilisées pour nourrir l’IA. « On va vers le mieux », concède Alexandre Lasch, patron du Snep, qui défend les intérêts des producteurs de disques, inquiets.

La France commence à prendre la mesure du phénomène, après le rapport ren­du par la commission sur l’intelligence artificielle.

Les artistes, eux, se mobilisent. Début avril, une lettre signée par deux cents musiciens anglo-saxons, dont Bile Eilish, Aerosmith ou Stevie Wonder, appelait à cesser d’utiliser l’IA sans le consentement des artistes, tout en reconnaissant ses potentiels créatifs. Devant le Congrès américain, la musicienne anglaise FKA Twigs a martelé « l’importance d’une législation visant à protéger la voix et l’apparence des artistes, l’art et la propriété intellectuelle contre l’utilisation abusive des deepfakes et de l’IA ».

Une mobilisation nouvelle, pour une technologie qui l’est moins. « Depuis des années, on se sert de l’IA sous forme de petits programmes informatiques, pour produire des morceaux », rappelle Benoît Carré. C’est grâce à ce genre d’outil que Now and Then, titre ultime des Beatles, a pu voir le jour il y a quelques mois.

Mais avec les avancées fulgurantes de l’IA générative, imiter les productions humaines n’a jamais été aussi facile. Chat GPT pour les textes, Midjourney pour les images… En musique, le logiciel Suno est l’un des plus en pointe.

La manipulation de la voix concentre les enjeux, notamment légaux. « Lorsque la voix est empruntée à une oeuvre existante, la violation peut concerner le droit d’auteur et les droits voisins », explique Alexandra Bensamoun, professeure de droit à l’université Paris-Saclay et membre de la commission interministérielle de l’IA. « Mais isolée et prise comme un instrument, ce n’est plus le cas ».

La juriste souligne que le seul ressort légal relève de l’atteinte aux droits de la personnalité et, parfois, aux données à caractère personnel. Épineuse question débattue aux États-Unis actuellement après la sortie d’une reprise de The Weeknd, sur laquelle un internaute a apposé la voix de Michael Jackson. Peut-on uti­liser la voix d’un artiste, a fortiori disparu ?

Suspendue au verdict, la France se débat, elle aussi, avec ses deepfakes.

Sur YouTube, on peut entendre Johnny vociférer des génériques de dessins animés ou Angèle s’emparer d’un hit des rappeurs Gazo et Heuss l’Enfoiré, dans des répliques parfaites de leur voix.

La chanteuse belge, qui s’est dit à la fois excitée et « inquiète pour son métier », a repris le titre sur scène, tel un pied de nez à l’adversité. David Guetta, lui, s’amuse à faire rapper un simili Eminem dans ses shows.

« L’intelligence artificielle pose les mêmes questions que l’utilisation des samples dans le hip-hop ou la musique électronique il y a trente ans », nous confiait récemment Mike Skinner de The Streets, groupe légendaire qui a propulsé le rap anglais sur la scène internationale.

« Est-ce que Daft Punk, comme tant d’autres, doit être condamné pour avoir utilisé des bouts de chansons écrits par d’autres ? »

Aujourd’hui, à l’image de Benoît Carré, nombreux sont les musiciens à considérer l’intelligence artificielle comme un instrument de plus et non comme une fin en soi. D’autant que les moteurs génératifs montrent leurs limites : voix grossière, mélodies bancales, instrumentations pauvres…

L’idée d’une licence, pour encadrer l’utilisation de la voix, fait son chemin. La musicienne Grimes l’expérimente, avec un partage des revenus à la clé. Pour les artistes eux-mêmes, l’outil offre des possibilités vertigineuses : quid de la carrière d’Aya Nakamura, si elle chantait en anglais ? Ou de Clara Luciani, tout à coup bilingue en mandarin ?


Jean-Baptiste Roch. Télérama. N° 3881. 29/05/2024


5 réflexions sur “Dérivent de l’IA

  1. Carolyonne89 03/06/2024 / 6h17

    Justement en parlant de l’IA je suis en train de lire un livre sur le sujet que mon frère m’avait offert il y a quelques temps de cela et ça fait froid dans le dos, De Cathy O’NEIL, ALGORITHMES LA BOMBE À RETARDEMENT ! C’EST EFFARANT, ET IL DATE DE 2018, ALORS DEPUIS CA DOIT ÊTRE ENCORE BIEN PIRE… Je vais certainement le mettre sur mon blog très prochainement quand j’aurai fini de le lire.toyt le monde doit savoir ce qui nous attend ! Excellente journée à toi, amicalement Caro

  2. bernarddominik 03/06/2024 / 8h23

    L’IA ne possède pas d’esprit critique ni d’imagination. Elle arrive à ses résultats par la compilation de milliards de données stoquées dans d’immenses bases de données. Des algorithmes permettent d’assembler ces données, mais si une donnée est fausse ou mal interprétée le résultat peut être débile, comme mettre de la colle dans une recette de pizza. Pour moi dans IA le mot intelligence est en trop.

  3. Pat 03/06/2024 / 15h43

    En ce qui concerne l’art et la création, je suis absolument certain que l’esprit humain surpassera toujours l’IA qui pourra faire illusion par le trucage uniquement. Au pire on aura des scandales. Par contre dans les domaines scientifiques , économiques et financiers le monde risque d’être menacé par bien pire.

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