Dans une société plus fragmentée que jamais, l' »éduc pop » entend bien retrouver la place qu’elle mérite grâce aux Rencontres nationales de l’Éducation populaire (RNEP) qu’organise Poitiers. Comment redonner des couleurs, et surtout de la visibilité, à ses idéaux ?
Faites le test autour de vous.
Demandez : c’est quoi, l’éducation populaire (EP) ?
Il y a des chances que les visages s’allongent en moue dubitative. Pourtant, le secteur représente plus de 50 000 associations et clubs sportifs, près de 450 000 emplois et des millions de bénévoles en France (1). Et il recouvre un nombre de structures que, pour le coup, tout le monde connaît : clubs sportifs donc, mais aussi colonies de vacances, associations de quartier, MJC, foyers ruraux, groupes scouts, centres sociaux, accueil périscolaire… Une mosaïque d’organismes disséminés partout en France, y compris dans les quartiers populaires des villes, les territoires ruraux les plus enclavés et en Outre-mer. S’il fallait esquisser la philosophie de l’« éduc pop » ?
Permettre à un public, le plus large possible, d’apprendre des choses sans passer par la méthode « descendante » de l’école – autrement dit, par un maître qui sait, dispensant le savoir à des apprenants. L’EP préfère développer l’appropriation des savoirs par chacun afin de susciter l’investissement et l’esprit critique, et donc l’émancipation. Pour reprendre une phrase célèbre du linguiste Noam Chomsky, on peut dire que l’EP « ne consiste pas à remplir un contenant, mais, bien plutôt, à accompagner l’éclosion d’une plante ».
PHOSPHORER ENSEMBLE
Bien. Mais concrètement, cela donne quoi ? Par exemple, l’action que Kim Delagarde exerce depuis plus de vingt-cinq ans au sein de son association de découverte des sciences, La Bêta-Pi, située à Melle (Deux-Sèvres). « Nous avons mis en place des ateliers pour initier le grand public à l’astronomie, explique-t-il. Nous leur montrons, par exemple, une maquette de la Terre et du Soleil et leur demandons : « Comment se fait-il qu’il y ait du jour et de la nuit en alternance ? » »
Ce n’est pas une question rhétorique à laquelle l’asso apporte aussitôt la réponse des savants. « Non, il faut qu’ils avancent toutes les hypothèses, même farfelues, pour expliquer ce phénomène. Ils se rendent compte alors que ce n’est pas commode de prouver que cette alternance est bien due à la Terre qui tourne sur elle-même, et non au Soleil tournant autour de la Terre… » En phosphorant ensemble, en osant émettre des hypothèses, l’auditoire devient bel et bien acteur du savoir, de manière collective.
Cette pédagogie « par le faire » est partagée par le repair café du centre social de la Maison des Trois Cités, à Mazingarbe, commune urbaine défavorisée du Pas-de-Calais. Là où la plupart des repair cafés proposent de réparer des objets endommagés en échange d’une petite somme, celui-ci fait tout pour que les usagers mettent eux-mêmes la main à la pâte (ou au tournevis).
« Ce n’est pas du SAV, il s’agit vraiment dans la mesure du possible d’associer les gens pour trouver la panne, remplacer la pièce, etc., expose Alexandre Billet, le directeur du centre de Mazingarbe. Mais nous ne leur disons pas qu’ils ont des compétences : nous les aidons à les déployer. Et si, dans les faits, ils font quelque chose en faveur de la transition écologique, cela n’est jamais mentionné comme tel. »
C’est bien un rôle politique, au sens le plus noble du terme, qu’exerce l’EP, affirme Tarik Touahria, président de la Fédération des Centres sociaux et socioculturels de France : « l’entends beaucoup de gens des quartiers populaires dire : « Le centre social, c’est ma deuxième maison », et c’est très juste.
Face aux évolutions abruptes de la société, notamment la numérisation généralisée, face au morcellement du travail, à la fragmentation des familles, nous incarnons des lieux ressources où l’on continue à maintenir un lien dans la vie des gens et à les rendre acteurs. Nous avons fait évoluer nos pratiques. Par exemple, pour que les mères isolées puissent assister aux sorties culturelles, nous trouvons avec elles un mode de garde pour les enfants. »
Universalisme vs entre-soi
Pas besoin d’être fin pédagogue pour comprendre que la complémentarité entre éducation scolaire et EP est naturelle. « Les deux incarnent la communauté éducative au sens large, et celle-ci est indispensable au maintien de la cohésion de notre société », confirme Delphine Labails, maire de Périgueux et inspectrice de la Jeunesse et des Sports (chargée au niveau régional d’accompagner les structures d’EP).
Elle oppose ainsi deux visions politiques : « Celle de l’EP, qui porte un universalisme, une envie d’associer tout le monde, contre celle, trop répandue ces dernières années, de l’entre-soi issu des écoles d’élite, de ces gens convaincus que la réussite n’est qu’individuelle et que les plus forts doivent décider seuls. »
Malheureusement, le monde de l’EP constate avec dépit un recul de ses idéaux et de sa visibilité politique auprès des élus. « Dans le passé, nombre de décideurs étaient issus des rangs du scoutisme, de la Ligue de l’Enseignement, de la JOC [Jeunesse ouvrière chrétienne, NDLR] ou de la Fédération Léo-Lagrange : il leur en restait quelque chose une fois qu’ils étaient aux affaires, une écoute de l’autre, un respect des corps intermédiaires… analyse Kim Delagarde. Force est de constater que cette filiation s’est étiolée. »
Et ce n’est pas l’actuelle majorité, focalisée sur les « premiers de cordée » et autres « groupes de niveaux », qui va renverser la vapeur… « Aujourd’hui, l’éducation populaire n’est plus rattachée comme avant à un ministère de plein exercice avec une administration dédiée, mais aux directions académiques de l’Éducation nationale, regrette Delphine Labails.
Cet effacement est symbolique, mais pas seulement. » Car les budgets, eux aussi, marquent un recul, alerte Arnaud Tiercelin, coprésident du Comité pour les Relations nationales et internationales des Associations de Jeunesse et d’Éducation populaire (Cnajep) : « Le budget jeunesse et vie associative, celui de l’Éducation nationale, du soutien aux politiques du ministère de la Culture… Tous sont en baisse, ce qui, dans un contexte inflationniste, plonge les acteurs de l’EP dans une situation préoccupante, pour ne pas dire de survie. Comment recruter du personnel sans attractivité ?
Comment agir sur le terrain sans un minimum de moyens ? » Il regrette d’autant plus, à côté de cette disette organisée, le coût faramineux du futur Service national universel (SNU), piloté par l’Élysée : « Il captera entre 1 et 2 milliards d’euros de fonds d’argent public, alors que, s’il prétend mettre en œuvre certains idéaux de l’EP, notamment la rencontre entre des jeunes de milieux différents, il ne durera que dix jours pour les 15-17 ans.
Où sont les moyens pour les autres classes d’âge tout au long de l’année ? » L’EP a besoin d’être soutenue, c’est entendu. Mais une question se pose : est-il pertinent de réclamer davantage d’aides publiques, alors que l’État se montre de plus en plus pingre ? Ne serait-il pas plus stratégique de se rapprocher de certains mécènes privés, ne demandant pas mieux que de mettre la main au portefeuille ?
RISQUE DE « YOUTHWASHING »
« C’est une discussion que nous avons, bien sûr, admet Audrey Baudeau, directrice adjointe du pôle Europe et international des Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation active (Ceméa).
Mais il faut se rappeler que nous portons des valeurs pas forcément en accord avec les pratiques de toutes les entreprises. Et puis, soyons clairs, cela présente un risque évident de « youthwashing » », c’est-à-dire redorer le blason des entreprises en revendiquant une proximité factice avec la jeunesse.
Pour autant, certains acteurs réfléchissent déjà à des partenariats avec les entreprises de l’économie sociale et solidaire (fondations, mutuelles, coopératives…) qui partagent souvent leur philosophie, et à condition de conserver une autonomie de projet. Cela se fait déjà avec des mutuelles, par exemple.
Arnaud Gonzague. Le Nouvel Obs. N° 3111. Supplément
(1) Chiffres Hexopée.
Très intéressant. Des pistes pour l’éducation de la connaissance.