Redoutable et redouté…

« Franchement, quand on regarde, on se demande ce que vous faites… Vous arrivez, vous allumez l’ordi, vous faites un petit café ? »

Ce matin du 17 avril 2024, sur l’antenne de RMC/BFM, Apolline de Malherbe paraît tout sourire face à Jordan Bardella… avant de décocher une flèche surson assiduité au Parlement européen.

« Si je vous dis ça, c’est qu’en cinq ans, vous avez déposé 21 amendements. Manon Aubry (La France insoumise), c’est 3460, et François-Xavier Bellamy (Les Républicains), 1200… » Le président du Rassemblement national (RN) paraît déstabilisé. Tente de se reprendre, agacé. « Les amendements de Manon Aubry, c’est déplacer des virgules ! » Un poil court, tout de même…

L’extrême droite et les journalistes, histoire compliquée. Souvent agitée. Où les intervieweurs s’interrogent depuis toujours sur la meilleure posture à adopter.

D’abord face à Jean-Marie Le Pen, qui fit irruption un soir de février 1984 sur Antenne 2, dans L’heure de vérité. […] Rassemblement national depuis 2018, qui joue la normalisation à tous crins. […].

Longtemps diabolisés, les représentants du RN sont-ils devenus des invités politiques « comme les autres » ? « Non,répond d’emblée Main Duhamel, presque soixante ans d’interview politique, aujourd’hui chroniqueur à BFMTV. Mais il faut faire comme si. Le RN avance masqué, c’est toujours un parti d’extrême droite. Cela nécessite plus de travail préparatoire et plus de pugnacité. »

Pourquoi ? « Parce que le RN tient souvent des propos approximatifs, peu chiffrés, non sourcés, ce qui perd et décontenance l’intervieweur, estime Carine Bécard, présentatrice de Questions politiques, chaque dimanche midi sur France Inter (et la chaîne France Info).

« Pour éviter cette situation, je passe au crible toutes leurs dernières interviews en presse, télé et radio. C’est le meilleur moyen de repérer leurs obsessions du moment, trouver des failles dans les propos et affûter les contre-arguments. »

Une autre voix d’Inter ajoute : « C’est forcément plus dur avec le RN car ils n’ont jamais exercé le pouvoir, on ne peut pas les confronter à un bilan comme la plupart des autres partis. Je connais tous les sujets où ils sont coincés : l’Europe et les retraites, où leurs positions ont varié. Ils ne se prononcent jamais sur l’ISF ni ne précisent comment ils financeraient l’Aide médicale d’État (AME). Ils sont faibles sur l’économie. » « À une époque, sur l’Europe, ils parlaient de Frexit, ont voté tantôt oui tantôt non à la PAC », complète Sonia Mabrouk, au micro d’Europe 1 (et de CNews) chaque matin, média du groupe Bolloré, proche des idées ultra-conservatrices de l’extrême droite.

Le RN promet beaucoup, mais il y a une vraie différence entre les déclarations d’intention et l’exercice du pouvoir, une forme de realpolitik. On l’a vu avec Giorgia Meloni en Italie, qui est devenue atlantiste et pro-Ukraine depuis qu’elle est à la tête du pays. »

[…]

Pour Patrick Cohen, aujourd’hui chroniqueur à C à vous (France 5), après être passé par RTL, France Inter et Europe 1, « il ne faut jamais oublier la partie xénophobe de leur programme : la préférence nationale, la discrimination à l’égard des étrangers. Ça reste toujours le point central du RN. Fondamentalement, qu’il se nomme FN ou RN, ce parti n’a jamais changé ».

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 Jean-Michel Aphatie, ex-RTL, Canal+ et LCI, aujourd’hui à Quotidien (où il tient un édito politique), sur TMC. « Certains pensent qu’il faut arrêter de les interroger comme des lepénistes sous prétexte qu’il ne faudrait pas braquer treize millions d’électeurs. On est devenu des blanchisseurs de ce courant de pensée. […]

« La dédiabolisation vient aussi du fait que les élus actuels sont moins terrorisants que pouvait l’être Jean-Marie Le Pen. L’interviewer était un authentique morceau de bravoure : il pouvait faire des blagues malsaines et graveleuses quelques minutes avant l’antenne, histoire d’installer un malaise » ; se souvient Nathalie Saint-Cricq.

Une évolution qu’a bien relevée l’historien de la presse Alexis Lévrier. « Jean-Marie Le Pen était à fond dans la provocation, la petite phrase et la détestation des journalistes. Marine Le Pen a apaisé cette stratégie afin d’arriver au pouvoir. Jordan Bardella, lui, c’est la troisième époque, qui voudrait faire croire que le parti a changé car il a modifié son attitude. Sur le terrain de la dédiabolisation, il dépasse même Marion Maréchal, qui a pourtant renoncé à porter le nom Le Pen ! »

Malgré les différentes approches, une question demeure : les journalistes font-ils mieux aujourd’hui que par le passé ? […]

« Absence de vote sur la reconnaissance de l’écocide lié au chlordécone (ce pesticide répandu pendant des années dans les bananeraies aux Antilles), sur les aides au renouvellement des flottes de pêche, pénurie d’amendements à Strasbourg »… Elle n’élude aucun sujet. « Arrêtez d’être agressive, Madame ! […] Vous avez une carte dans un parti politique ? » lance le président du RN face à sa pugnacité, avant de menacer de quitter le plateau…

Résultat : Barbara Olivier-Zandronis est évincée de la présentation du journal de 13 heures, le directeur de la station présentant même ses excuses au président du RN (qui les a refusées). […]


Richard Sénéjoux et François Rousseaux. Télérama n° 3880. 22/05/2024


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