Simple, efficace. Mais d’où vient cette formule haussée en quelques années au rang de mythe moderne à l’usage des nationalistes de tous les pays ?
La question inspire deux réponses qui, tour à tour, racontent deux histoires du « grand remplacement ».
Documenter la première, purement factuelle, ne demande qu’une brève enquête sur Internet et dans quelques ouvrages peu recommandables. L’auteur de l’expression, on le sait, s’appelle Renaud Camus. Écrivain avant-gardiste, il jouit d’un succès d’estime dans les années 1970-1980, jusqu’à ce qu’un scandale — lié à son antisémitisme — ternisse sa réputation en 2000 et mette en évidence son basculement à droite — en réalité opéré depuis quelque temps (1).
La controverse n’empêche pas l’auteur de souder autour de lui une petite communauté d’amateurs. Il fonde en 2002 un Parti de l’Innocence qui multiplie les communiqués au sujet des supposées « nocences » (nuisances), et se focalise en particulier sur l’immigration et le « changement de peuple ».
La matrice idéologique du mythe existe donc déjà quand, en avril 2009, Camus interpelle sa communauté sur le forum en ligne du parti pour déplorer le « manque de mots, de bons mots » des anti-antiracistes. « Il serait infiniment opportun de disposer d’un terme plus efficace polémiquement. Y aurait-il des propositions ? » (2).
On connaît le résultat de cette « réflexion » : l’élaboration de l’expression « grand remplacement », qui entrecroise une dimension ludique et littéraire — la création collective de néologismes racistes — et une logique plus politique — la recherche de la formule la plus efficace.
Camus n’est certes pas le premier à prophétiser la disparition de l’Occident blanc sous une déferlante étrangère. […] le romancier Jean Raspail met en scène l’invasion prochaine de l’Occident par des hordes venues d’Inde, dans Le Camp des saints. Ce roman d’anticipation marque en fait un tournant : si sa forme le rattache à la littérature des périls « jaune », « noir » ou « juif » — il dramatise la disparition de la race blanche sur un mode épique, à travers des scènes de guerre —, son racisme a moins pour fonction d’inciter à la conquête coloniale que d’encourager à refuser l’immigration.
[…]
Peut-on pour autant se contenter d’opposer l’approximation de l’essayiste à la pensée rationnelle de l’expert en sciences sociales dès lors qu’existent diverses tentatives de rationalisation du « grand remplacement », nourries de statistiques officielles, par exemple celle de la démographe Michèle Tribalat ?
Certes, ces travaux savants tendent le plus souvent à admettre que si changement de peuple il y a, il n’est pas pour demain, ou que les chiffres ne signifient rien si on les interprète en faisant abstraction d’autres facteurs, comme la ségrégation spatiale (9). Mais plus profondément, c’est le sens concret du « changement démographique » (imputé à l’« immigration extra-européenne ») qu’il faut interroger.
Car, ici, les chiffres ne suffisent pas : ce qui est en jeu tient au sensible. Plutôt que de les renvoyer dos à dos, il faut donc opposer au mythe « remplaciste » des contre-récits. À ceux qui annoncent la décivilisation, répondre avec l’ironie de Guy Debord que celle-ci est déjà là, et que les immigrés n’en sont pas responsables (10). […] À cet égard, il incombe encore à la littérature de détruire autant que possible les mythes racistes qu’elle a contribué à forger.
Vincent Berthelier. Auteur de l’ouvrage Le Style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, Éditions Amsterdam, Paris, 2022. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits)
- Lire Maurice T. Maschino, « Les nouveaux réactionnaires », Le Monde diplomatique, octobre 2002.
- « Questions de vocabulaire », 5 avril 2009.
- Lire Raphaël Liogier, « Le mythe de l’invasion arabo-musulmane », Le Monde diplomatique, mai 2014.
- François Pavé, Le Péril jaune à la fin du XIXe siècle : fantasme ou réalité ?, L’Harmattan, Paris, 2013. Lire aussi Jacques Decornoy, « Quand l’homme a peur de son nombre », Le Monde diplomatique, juin 1990.
- Emmanuel Fontaine, « Retour des steppes, entretien avec Sylvain Tesson », Les Épées, n° 19, Asnières-sur-Seine, avril 2006. Cité par François Krug, Réactions françaises. Enquête sur l’extrême droite littéraire, Seuil, Paris, 2023. Lire aussi Evelyne Pieiller, « La réaction, c’était mieux avant », Le Monde diplomatique, août 2023.
- Alexandra Laignel-Lavastine, Cioran, Eliade, Ionesco : l’oubli du fascisme. Trois intellectuels roumains dans la tourmente du siècle, Presses universitaires de France, Paris, 2002.
- Richard Millet, L’Opprobre. Essai de démonologie, Gallimard, Paris, 2008.
- Richard Millet, Arguments d’un désespoir contemporain, Hermann, Paris, 2011.
- Michèle Tribalat, « La notion de grand remplacement à l’épreuve de son évaluation numérique », Cités, no 89, Paris, 14 mars 2022.
- Lettre à Mezioud Ouldamer, 22 novembre 1985, et « Notes pour Mezioud », décembre 1985, dans Guy Debord, Correspondance, vol. 6, Fayard, Paris, 2007.
Il est intéressant d’apprendre d’où viennent les termes. Toutefois ce n’est pas en ne les prononçant pas que la question se règle. Il y a belle et bien un afflux de migrants en France depuis pas mal d’années et la ségrégation entraîne des conflits. Mais cette ségrégation (regrettable) existe depuis presque l’origine des peuples. D’un point de vue biblique: depuis Babel et la séparation des langues. Le truc c’est de faire comprendre aux gens qu’au delà de l’incompréhension, il y a une réelle richesse à nous retrouver et à reformer ce qui était censé exister à l’origine: l’Homme. Mais ne nous y trompons pas, c’est un enjeu de survie… et en parler ou le taire n’y changera rien: avec le temps les couleurs vont se mélanger ou s’entretuer.