USA. Influenceuse électorale

Taylor Swift va jusqu’à terrifier Trump, par ses prises de positions progressistes.

Vous n’avez jamais ondulé sur les trompettes de Shake It Off ? Vous restez insensibles à l’insondable tristesse de Cruel Summer ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls. On a eu beau chercher, fouiller dans d’autres cercles que celui des moins de 25 ans de la génération Z : à de rares exceptions près, personne ou presque n’était fichu de citer un tube de Taylor Swift. Ni d’en fredonner le moindre refrain. C’est l’un des nombreux paradoxes du phénomène Swift.

La mégastar de la pop peut bien parader en bottes de cow-girl argentées dans son Eras Tour, la tournée mondiale la plus lucrative de l’histoire, détenir le titre d’artiste la plus écoutée en 2023 sur la plateforme de streaming Spotify ou devancer les Beatles et Stevie Wonder au rang des artistes les mieux récompensés aux Grammys, elle n’en reste pas moins une inconnue aux yeux d’une partie du grand public.

Et notamment en France, où sa pop à l’eau de rose, très américaine, n’a, contre toute attente, pas encore détrôné Aya Nakamura ou Beyoncé dans les cœurs. Dans la foulée de la sortie de son onzième album, The TorturedPoetsDepartment, le 19 avril, elle s’apprête pourtant à donner six concerts, tous complets, entre Paris et Lyon. Preuve que le vent est en train de tourner. D’ailleurs, comment pourrait-il faire autrement ?

Aux États-Unis, la « Swiftmania » a viré au rouleau compresseur. Cette dernière année, son influence a même dé­passé tout ce que la pop avait connu jusque-là. Chacun de ses gestes est scruté, commenté, davantage encore que ceux d’une Madonna ou d’un Michael Jackson en son temps, et, surtout, bien au-delà de la sphère musicale. Un de ses ré­cents appels citoyens lancés sur Instagram se serait soldé par l’inscription de 35 000 Américains sur les listes électo­rales. Les partisans de Trump sont désormais terrifiés à l’idée qu’elle donne une consigne de vote.

Le temps paraît lointain où, du haut de ses 14 ans, la gamine aux boucles d’or débarquait à Nashville pour faire carrière dans la country. Elle était armée d’une solide ambition et d’une équipe de conseillers qui s’est étoffée avec les an­nées, dont un père omniprésent et une mère experte en marketing. Et puis « Tay » a finalement troqué ses santiags pour les paillettes de la pop, jouant des hanches et de la voix pour se faire une place entre Lady Gaga et Katy Perry. Et devenir une icône influente.

Longtemps secrète sur son orientation politique, mais supposée proche du milieu conservateur de la country, elle a surpris son monde en soutenant un candidat démocrate aux élections de mi-mandat en 2018, puis Joe Biden à la présidentielle qui a suivi.

Depuis, la parole de la petite fée de l’Amérique est d’or.

Et pas seulement parce que ses hordes de Swifties, ces fans qui lui rapportent 15 millions de dollars par concert en billetterie et en produits dérivés, ont fait d’elle la première artiste devenue milliardaire grâce aux seuls revenus de sa musique. Sous ses airs de jeune fille parfaite, la chanteuse de 34 ans, élevée en Pennsylvanie, est désormais célébrée autant pour ses chansons que pour ses talents de femme d’affaires.

Une success story de l’industrie musicale à l’ère de TikTok, des réseaux sociaux clivants et du capitalisme néolibéral générateur de fortunes délirantes, qui lui a valu — fait inédit pour une artiste — d’être désignée personnalité de l’année 2023 par le magazine Time, succédant au président ukrainien Volodymyr Zelensky. Avec elle, le soft power américain a trouvé une ambassadrice de choix.

À ce train, Taylor Swift obtiendra-t-elle le prix Nobel de la paix ? Peut-elle relancer l’économie mondiale ? On plaisante » : à peine, tant son nom squatte les titres de l’actualité. Tout est prétexte : son idylle avec Travis Kelce, star du football américain ; ses prises de position, notamment en faveur de l’IVG ; la manne financière immense générée par ses concerts ; le ré-enregistrement de ses premiers albums, pour récupérer ses droits ; sa lutte pour une meilleure rémunération sur les plateformes de streaming, tout à son profit…

La marche du monde semble tellement liée à Taylor Swift que les Anglo-Saxons parlent de « Swiftularité », pour désigner son incroyable pouvoir d’attraction. « Elle crée une réalité àlaquelle on est obligé de se soumettre : c’est la force du narratif de la star qui triomphe de tout, y compris du monde politique », analyse Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et spécialiste de la culture pop. Une narration à laquelle les médias succombent les yeux fermés. Gannett, l’éditeur du quotidien USA Today, vient d’engager un fan de Taylor Swift pour couvrir son actualité, quitte à mettre l’éthique journalistique de côté.

Le quotidien britannique The Guardian publie depuis peu une newsletter hebdomadaire exclusivement réservée à la star, en concédant l’incongruité du dispositif dans son premier éditorial : « Artisanat, capitalisme, complotisme, sexualité… Son influence est si vaste qu’écrire sur elle ressemble parfois moins à documenter une carrière pop singulière qu’à rendre compte des affaires d’une petite nation. »

Devant tant de béatitude, on en oublierait presque le coeur de ce phénomène planétaire inouï : une musique pop ultra formatée, qui a embrassé les productions les plus modernes, sous la houlette de faiseurs de tubes aguerris de la pop mondialisée, comme Max Martin (Britney Spears, Katy Perry, The Weeknd) ou Jack Antonoff (Lorde, Lana del Rey).

Soucieuse de son aura, la jeune Taylor a compris très tôt l’intérêt de cultiver son image d’autrice-compositrice authen­tique, cimentant sa crédibilité grâce à des collaborations pointues, comme aux côtés d’Aaron Dessner (The National) ou de Bon Iver, grands noms du rock indépendant américain. Et gare à celui qui remettrait sa vérité en question : Da-mon Albarn, après avoir affirmé dans une interview qu’a elle n’écrivait pas ses chansons », s’en est mordu les doigts. De­vant la réaction outrée de Taylor et de ses fans sur les réseaux sociaux, le Britannique s’est confondu en excuses.

Pour maintenir le monde à ses pieds, Taylor Swift actionne une arme courante dans la pop : son journal intime. Sa discographie se résume beaucoup à ses histoires de coeur et leurs corollaires (souffrance, vengeance et renaissance). Entre deux bluettes, quelques chansons plus engagées (Would’ve, Could’ve, Should’ve), voire militantes (You Need to Calm Down, pro-LGBT+), jalonnent son passage de l’adolescente’ naïve à la femme accomplie, entrevu dans son documentaire Miss Americana (2020).

On la dit féministe, c’est un fait : elle dénonce les inégalités femme-homme, soutient des associations de lutte contre les violences sexuelles et brocarde le patriarcat. Mais tout cela enrobé dans un marketing sans aspérité : une image qui obéit aux diktats les plus conventionnels de la mode et de la beauté féminine.

« Les fans de Taylor Swift adorent son authenticité, parce qu’elle parle ouvertement de sa vie personnelle et de ses expériences, tant dans sa musique que sur les réseaux sociaux. Mais que signifie réellement « être authentique » quand on est une énorme célébrité à l’ère numérique ? » interrogeait le chercheur Marc Cheon, en marge d’un récent colloque consacré à la star. Comme d’autres célébrités, Taylor Swift, à l’heure des réseaux sociaux, se tient à distance des médias : jusqu’à la ré­cente couverture de Time, sa dernière interview remontait à quatre ans.

Pourquoi parler puisque le monde s’en charge à sa place ? La frénésie est devenue telle qu’on l’étudie dans les universités. Professeure de langue anglaise à Harvard, Ste-phanie Burt a fait de son cours le laboratoire de sa passion compulsive pour la star : « Ses chansons parlent de mes privilèges, de mes insécurités, de mon désir d’attention, de mes espoirs que tout le monde m’aime pour ce que je suis. Je fredonne ses mélodies avant de me coucher et, au réveil, j’ai l’impression (comme des millions de Swifties) qu’elle parle en mon nom. » À l’université de Gand en Belgique, Elly McCausland tisse même des liens entre l’oeuvre de Swift et celle de Dickens.

Ces « acafans » (les fans académiques) jouent un rôle indéniable dans le crédit immense accordé à Taylor Swift, lequel, associé à l’autodérision dont elle use à merveille, la protège comme un totem d’immunité. Une de ses fans meurt d’un coup de chaleur faute d’eau disponible lors d’un concert au Brésil ?

L’info a moins de retentissement que son récent statut de milliardaire pourtant symbole d’une industrie musicale devenue plus inégalitaire que jamais. Sa tournée oblige les fans à se déplacer à l’étranger plutôt qu’à voir la star dans leur pays ? On célèbre le fait que Taylor Swift les fasse voyager. « Tout cela dessine l’image d’une star obsédée parle contrôle de son oeuvre, de son destin, regrette Richard Mèmeteau.

Sa verticalité la rend écrasante, comme cette image de perfection qu’elle véhicule sans cesse. D’autres stars, comme David Bowie avec Ziggy Stardust, ont essayé de refléchir à leur position de domination, de penser leur propre fascisme en quelque sorte, et, de manière salutaire, se sont détruites avec l’image qu’ils avaient produite ». Taylor Swift, elle, ne détruit rien, avance debout, armée de sa guitare rose, et n’a pas fini de nous chanter ses amours lucratives, le sourire aux lèvres


Jean-Baptiste Roch. Télérama n° 3875. 17/04/2024


3 réflexions sur “USA. Influenceuse électorale

    • Libres jugements 20/04/2024 / 11h39

      Bonjour Anne-Marie, tu as raison, cette star mondiale, typiquement américaine, peu connue en France en dehors d’un cercle très restreint, a, par ses prises de positions politiques, apportée des voix de la jeunesse à la campagne de Joe Biden.
      C’est, j’en conviens certainement un élément mineur dans la bataille menée entre Donald Trump et Joe Biden pour la présidence des USA ; mais, tout comme les évangélistes ont une part importante dans le vote de Donald Trump, il me semblait nécessaire de signaler ce soutien politique pour Biden.

      • tatchou92 21/04/2024 / 22h52

        Je ne connaissais pas non plus, on apprend à tout âge.

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