Numérique encore !

Dopés aux smartphones, biberonnés à l’IA, les plus jeunes seraient en passe de devenir des « crétins numériques »…

Mais que nous disent les enquêtes sérieuses sur le sujet ?

Et si nos enfants, nos ados, avaient la tête de plus en plus creuse ? À l’heure où smartphones et tablettes semblent de nouveaux appendices greffés à leurs mains, l’idée qu’ils puissent nuire à leur cerveau fait frémir les parents. Ils se ruent sur les livres de Michel Desmurget, « la Fabrique du crétin digital » et « Faites-les lire ».

Auréolé de sa légitimité de neuroscientifique, l’auteur y martèle le même propos alarmiste qu’en 2011, quand il fustigeait le petit écran dans « TV lobotomie ». Mais cette fois, il fait un carton, invité sur les plateaux de radio et de télé, en couverture de magazines.

Entre juin 2020 et 2022, la psychologue Séverin Erhel a dénombré quelque mille articles consacrés aux méfaits du numérique dans la presse nationale.

Emmanuel Macron lui-même a demandé à un groupe d’experts de plancher sur des mesures pour réguler l’accès des jeunes aux écrans, « un enjeu de santé publique majeur » selon la ministre du Travail et de la Santé, Catherine Vautrin.

Ce vent de panique n’a, en réalité, rien de nouveau : la hantise d’un déclin intellectuel et moral agite les esprits depuis toujours. Déjà les Mésopotamiens, trois mille ans avant notre ère, se désolaient d’une jeunesse qu’ils jugeaient décivilisée et inculte. Le fait que cette crainte resurgisse aujourd’hui est néanmoins paradoxal : jamais les nouvelles générations n’ont été aussi instruites.

Nous oublions en effet un peu vite combien lire et écrire est longtemps resté l’apanage d’une élite : voici un siècle à peine, seuls 2 % des Français obtenaient le bac ; aujourd’hui, la moitié des moins de 35 ans sont titulaires d’un diplôme du supérieur.

Bien plus polyglottes et voyageurs que leurs aînés, les jeunes disposent aussi, notamment grâce au numérique, d’un accès à la connaissance, à l’art, à la culture, sans commune mesure avec autrefois. Et s’ils sont plus faibles en orthographe, ils maîtrisent une foule de compétences nouvelles.

Mais à force de scroller, cliquer, swiper, devons-nous redouter que nos bambins ne grillent leurs précieux neurones ?

Les chercheurs s’agacent d’une diabolisation des écrans, en l’absence de preuves. « Malgré de nombreuses études scientifiques, aucun lien systématique n’a été établi entre l’usage d’outils numériques et les performances intellectuelles. On ne constate pas d’effondrement de l’intelligence, ni d’épidémie de troubles cognitifs », affirme ainsi Grégoire Borst, chercheur en neurosciences cognitives et membre de la commission lancée par le chef de l’État.

Contrairement à ce que clame Michel Desmurget, aucune évaluation solide ne permet, à ce jour, de les incriminer directement. Le lien de cause à effet est difficile à établir, et l’on manque encore de recul, en particulier pour les smartphones dont le surgissement est assez récent. Mais l’apocalypse cognitive n’est, en tout cas, pas pour tout de suite.

Alors que disent les études ?

Voici quelques mois, l’Inserm a rendu les conclusions d’une vaste enquête portant sur 1400o enfants, suivis de 2 ans à 5 ans et demi (en 2021).

Verdict ? Les écrans pénètrent au cœur de nos vies dès le plus jeune âge : avant 3 ans, les tout-petits passent en moyenne une heure par jour à visionner des images — le plus souvent à la télévision — , et pour 10 % d’entre eux, cela peut aller jusqu’à 3 ou 4 heures quotidiennes. À conditions socioculturelles identiques, ceux qui regardent un écran affichent une légère baisse de quotient intellectuel (QI), d’un point sur cent en moyenne.

Minime ? Sans doute, mais l’épidémiologiste Jonathan Bernard, qui a dirigé cette étude, prévient : « Il faut rester vigilants à l’échelle de la population. En santé publique, les petits ruisseaux font les grandes rivières. »

Sans surprise, les enfants vivant au sein de foyers monoparentaux à faibles revenus, peu diplômés et loin d’un espace vert sont les plus affectés. Car si la toxicité directe des écrans sur notre matière grise n’est pas prouvée, la recherche atteste d’autres effets non négligeables : ils font exploser la myopie, nuisent au sommeil, en durée comme en qualité, et aggravent la sédentarité.

Des facteurs défavorables aux apprentissages, mais aussi au bien-être physique comme psychique. Car le corps et l’esprit ont toujours partie liée : en marchant, par exemple, nos idées se forment, se transforment. Autre constat vérifié : les textes lus sur papier ou les notes prises à la main se mémorisent mieux. Des pays nordiques qui avaient opté pour le tout-numérique à l’école ont d’ailleurs fait marche arrière.

Ensuite, tout est question de contenu. « Parler des écrans en soi, cela ne veut rien dire. Jouer à un jeu vidéo, regarder un dessin animé ou bien lire des posts sur un réseau social, ce n’est pas du tout la même chose. Et rien ne prouve, par exemple, qu’un jeu éducatif sur tablette soit moins formateur que faire des coloriages », souligne le psychologue Corentin Gonthier

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Véronique Radier. Source (extraits) L’Obs N° 3104. 28/03/2024


2 réflexions sur “Numérique encore !

  1. tatchou92 06/04/2024 / 16h26

    Merci pour ce post. Nos générations ne connaissaient que les livres de bibliothèque de la classe, du collège, du lycée, que nous étions poussés à lire, en faisant une « provision « pour les vacances de Noël et de Pâques, et nous rejoignions les copains, copines, une fois les devoirs terminés et les leçons sues. IL y avait bien une radio pour les infos, la famille Duraton..
    – la télé est entrée dans nos vies dans les années 60, avec une seule chaine, .
    – Peu de personnes avaient le téléphone, on s’écrivait… puis les chaines se sont développées, avec Léon Zitrone, Guy Lux, Roger Couderc, le Tour de France (sacré parmi les sacrés), puis les grandes émissions, les grands réalisateurs.
    .la téléphonie aussi, et Nicolas, Pimprenelle, Nounours nous invitaient à aller au lit.. Les jeux d’enfants se sont développés…
    Et nous avons changé nous aussi..serions nous capables de vivre 8 jours, sans internet, sans télé, à sortir sans oublier le mobile, sans acheter le programme télé pour repérer les émissions..? Pour ce qui me concerne la réponse est non..mais je n’ai pris aucune option payante..

    • Libres jugements 06/04/2024 / 16h42

      Est-ce que dans une famille établi et possédant un logement, un habitat, on sait encore ce qu’est une lessiveuse, un garde-manger à grillage, ou des briques enveloppées dans du papier journal pour chauffer un peu les lits avant de se coucher dans une pièce sans chauffage ?
      Est-ce que l’on sait encore marcher plus de cinq minutes pour se rendre à son travail en sortant des transports en commun ?
      Est-ce que l’on a encore dans un placard, l’habit du dimanche changé dans l’enfance, tous les deux ou trois ans ?
      j’ai aimé quand ma grand-mère née en 1892 me comptait ses aventures pour se rendre à son travail dès l’âge de 13 ans – habitant Villejuif banlieue sud 7 km de la porte d’Italie et son employeur dans le marais, +/-15 km pour aller autant pour le retour, a faire six jours par semaine avec une moyenne de 10 h – j’ai aimé quand elle m’a dis être rassuré lorsque est arrivé dans les rues de Paris les becs de gaz qui bien qu’espacés affichaient une lueur utile aux passants. C’était le progrès…
      Amitiés. Michel

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