Bretagne vue par S. Tesson

L’héraldique

Sous la croix, je révisai mes vues. Ce calvaire n’avait peut-être pas tué le menhir. Peut-être l’avait-il réinventé. Et si le catholicisme celtique, au lieu d’avoir écrasé les paganismes de la bruyère, les avait absorbés pour les repenser ?

La fée avait certes reculé devant la croix. Mais son retrait exprimait autre chose qu’un remplacement. C’était peut-être une trajectoire profonde. Elle menait de l’élémentaire au complexe, du mythologique au religieux, de l’unité à la trinité. La révélation chrétienne aurait alors constitué l’application au divin des progrès de la pensée. Le menhir disait : « Je suis là, seul debout, pur autel du grand Tout. » Le calvaire répondait : « Nous sommes trois qui ne faisons qu’Un ».

Je tentai d’expliquer ces bouillies à Humann qui me suggéra de remettre de l’ordre dans mes pensées en entreprenant une randonnée de cinq heures.

Va pour cinq heures de marche par la pointe de Roc’h Pelguent et retour. Dans nos courses terrestres, il ne fallait pas s’écarter de la côte. Passant ! Si tu t’enfonces d’un ou deux kilomètres dans les terres, tu quitteras le cordon des chenaux mystérieux et des quais du départ pour trouver la plaine au cordeau, le parfum du lisier. L’arrière-pays, c’est la vérité d’une nation sans la magie d’un rêve. La côte, elle, baigne dans l’illusion. Si l’on veut rester dans le scintillement, il faut marcher sur le fil. Un pas de côté, et c’est la fin du « Vive la mouette et l’ajonc » ! Ce sera : « Vive le maïs et l’ammoniac ! » Tout rêve nécessite ses œillères.

Le littoral celtique est une même patrie, large de quelques kilomètres courant sur deux mille kilomètres de long, de la Galice à l’Écosse. Pour parler simplement, appelons-le « bande passante du baladin du monde occidental ».

La même atmosphère régit ce ruban. Il abrite le même peuple d’oiseaux, se hérisse des mêmes rochers, se heurte au même ressac. Les clochers tintent du même métal et les yeux des hommes, délavés par la même iode, sont d’un identique turquoise. La société adoubée d’un saint chrême mêmement salé a connu un destin similaire de chagrins venus du levant et de rêves projetés au couchant. Un Asturien ne saurait se perdre dans une lande d’Écosse ni un Irlandais dans un bar de Roscoff. Un parapet peut constituer un monde.

À la pointe du Kastell Ac’h, j’accablai Humann d’une autre théorie. Moins floue cette fois. Je la tenais d’Hugo qui la tenait de Goethe qui la sifflait aux Grecs et chaque jour à bord me raffermissait dans sa vérité. Dans Les Contemplations, Hugo relevait la similarité des formes de la nature et composait ces alexandrins pour signifier que la tapisserie du monde tenait à quelques simples motifs sans cesse reproduits.

C’est tantôt l’aubépine et tantôt le genêt ;
De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;
Car Dieu fait un poême avec des variantes;
 Comme le vieil Homère, il rabâche parfois.

Depuis notre appareillage des Asturies, je voyais moi aussi le même croissant de plage dans la même conque de schiste moucheté du même quartz. Puis c’était la même succession de promontoires pliés en éventail jusqu’au même horizon dissous dans la même ouate. Puis les mêmes falaises crevées des mêmes grottes ourlées des mêmes algues exhalant les mêmes odeurs d’intimités affreuses. Comme si la structure générale répétait des propositions limitées dont seules la variété des agencements et la minutie des modifications pouvaient complexifier l’ensemble.

Il ne fallait pas se leurrer ! Les ingrédients étaient monotones : pointe des caps, crénelure des roches, coiffe des graminées, vagues du sable, émulsion de l’écume. La diversité des compositions laissait croire à l’imagination de la Nature. En réalité, elle se servait d’une géométrie simple à variables infinies.

Il en allait ainsi avec l’alphabet. Vingt-quatre lettres permettaient l’Iliade et la recette du chou à la crème.

Mais à la pointe de Kastell, autre chose pro­longeait l’intuition d’Hugo. Le rocher sur lequel Humann était assis ressemblait à la Bretagne. Le vent chargé d’iode l’avait découpé en trois pointes. La pierre dessinait la carte. La Bretagne était dans ses propres rocs. L’ensemble prenait la forme du détail.

L’esprit des lieux avait façonné d’indentations similaires le général et le particulier. Les courants, les vents, les flux brossant l’un et l’autre dans le même sens, il était normal que chacun épousât un contour identique.

Si l’on augmentait l’échelle, la loi se répétait. L’Angleterre entière et l’Irlande avec elle tendaient vers l’ouest des pointes de même architecture que le petit rocher de Kastell. Et l’Aber-Wrac’h lui-même, large de quelques kilomètres, effilait vers l’occident les mêmes fourches à triple indentation comme la Bretagne générale et comme l’un de ses blocs singuliers.

Il y avait là un principe de métonymie géographique : la partie était dans le tout. Chacune répondait, dans sa proportion, aux mêmes effets cosmiques. La Création reproduisait à toute échelle une gamme de dessins partout identifiables. Les peintres de l’Italie baroque, pour figurer les montagnes, reproduisaient les crénelures d’un silex. Ils obtenaient la ligne des Alpes !

« Tout est dans tout » mais il était l’heure de boire un whisky sur le pont en fumant un havane. La navigation à voile n’est jamais autre chose que l’occasion d’empêcher de renverser le verre qu’on est en train de boire.

Le phare de la Vierge scanda notre soirée en faisant les carreaux de la nuit.

— Le marin, contrairement au moustique, n’est pas attiré par la lumière, dit Humann, frappé par un éclair.


Sylvain Tesson. Extraits « Avec les fées ». Éd. Équateur littérature.


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