Attention, ça va choquer.

On l’espère grandement.

Voici qu’un rapport de l’ONU — exactement, du Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) — nous apprend de bien belles choses (1). Notre monde immonde jette chaque jour qui passe l’équivalent de 1 milliard de repas. Un milliard. Et c’est sans doute, disent les auteurs du texte, sous-estimé.

Extrait d’un résumé : « En 2022, le monde a gaspillé 1,05 milliard de tonnes de nourriture. Cela représente le gaspillage d’un cinquième (19 %) de [ce qui est] disponible pour les consommateurs, un gaspillage qui provient du commerce de détail, des ménages et des fournisseurs de denrées alimentaires. En outre, 13 % des denrées alimentaires sont perdues dans la chaîne d’approvisionnement. Ces pertes dans la chaîne d’approvisionnement se situent entre la récolte et la vente au détail ».

Pour mieux comprendre, deux ou trois chiffres. Selon cette même ONU, le tiers des humains fait face à l’insécurité alimentaire et 783 millions souffrent de faim chronique. Le rapprochement est évident : on pourrait. On pourrait nourrir ces êtres semblables à nous, dont certains deviennent fous, vendent leurs filles, mutilent leurs fils pour qu’ils deviennent mendiants, meurent sur un coin dé trottoir dans l’indifférence générale.

Évidemment, les choses sont compliquées. Il n’y a pas de chemin praticable — pour l’heure — entre le gaspillage généralisé et le ventre creux des vrais pauvres du monde. Et pour être honnête, le gâchis ne concerne pas que le Nord — nous — , mais aussi, dans des conditions différentes, il est exact, le Sud.

Poursuivons : « Les pertes et les déchets alimentaires représentent 8 à 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit près de cinq fois les émissions totales du secteur de l’aviation. » S’il était un pays, ce grand sabotage alimentaire serait le troisième émetteur des gaz à effet de serre, après la Chine et les États-Unis. C’est un pied de nez sinistre : la crise climatique est accélérée par ce phénomène, et l’emballement des températures conduit à une baisse des rendements agricoles qui aggrave la situation des affamés. Les exemples, qu’on ne veut pas voir, sont pourtant sous nos yeux. L’agriculture du Maroc, qui représente 31 % de l’emploi, est menacée de mort après six années de sécheresse. Pas grave ? On demandera leur avis aux djihadistes. Au total, dit l’une des autrices du rapport, Clémentine O’Connor, « on estime que 28 % des terres agricoles mondiales sont utilisées pour de la nourriture qui n’est pas consommée ».

Pourquoi une telle folie ? L’hypothèse qui tient la corde s’appelle industrialisation. La bouffe est devenue un business qui empêche de relier les causes et les conséquences. Comme à l’ha­bitude, le profit est privé et le prix à payer repose sur la société. En 1870, en France, environ 70 % du budget des ouvriers allait à l’alimentation. Contre 40 % tout de même dans la bourgeoisie. En 1900, les premiers consacraient encore 50 % à la bouffe. En 1960, alors que déferlaient les boîtes de conserve et les aliments transformés, l’alimentation pesait en moyenne, tous ménages confondus, 38 % du budget (2). Mais 25 % en 2007, 20 % en 2010,14 % en 2021. Bouffer ne coûte plus rien. Bien moins, en tout cas, que les innombrables colifichets gentiment proposés par la pub.

Payer un prix élevé pour la nourriture devrait être un impératif écologique et moral catégorique. Non, acheter un thé à bas coût en faisant trimer les paysannes du Sri Lanka n’est pas supportable. Pas davantage que boire son café de Colombie, du Honduras ou du Nicaragua en oubliant les serfs qui récoltent le café les pieds dans la glaise, fruit après fruit.

Et que dire, les petits amis, des beaufs en tout genre qui vantent l’alimentation industrielle surchargée de sucre et de sel, et vomissent les aliments bio, qui ne seraient qu’arnaque à bobos ? L’agriculture biologique est le seul avenir concevable pour nourrir le monde sans le détruire. La première des réformes dans ce domaine, décisive entre toutes, c’est d’ouvrir son porte-monnaie.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 10/04/2024


  1. tinyurl.com/48m9rsp6
  2. tinyurl.com/3rtj8nza

2 réflexions sur “Attention, ça va choquer.

  1. raannemari 16/04/2024 / 19h10

    Si tous les politiciens avaient déjà assez de courage pour interdire aux industriels de la malbouffe de fabriquer toutes ces saloperies et à la publicité d’en faire la promotion, mais bon faut pas trop rêver, du courage, ils ne savent pas ce que c’est, ou pire il y a connivence d’intérêts ?

    • tatchou92 17/04/2024 / 21h48

      Avec de la volonté tout est possible…
      Heureusement, les associations caritatives réussissent à « sauver des meubles »… mais ce n’est pas suffisant… il y a des collectivités territoriales qui pratiquent des tarifs de restauration scolaire en fonction des revenus des parents..avec un goûter et qui font aussi manger les enfants de familles en très grosses difficultés, pendant que d’autres les virent.. Merci à elles et à quelques restaurateurs..
      Je trouve particulièrement scandaleux et inhumain, que des denrées consommables soient mises à la poubelle et arrosées pour éviter leur récupération par ceux qui sont dans le besoin…

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