Le sens de la vie

Les berceuses sont pour les enfants.

Qu’est-ce qu’un enfant ?

C’est un être de lumière que chaque soir sa mère abandonne dans le noir. Les berceuses sont les hymnes de cet abandon, en même temps qu’elles en sont l’antidote, le contrepoids sonore. Dors, chuchote la voix tendre, le souffle au ras des fleurs, le pollen de l’âme maternelle. Dors, entre dans le château sans porte ni fenêtres. Tu y seras plus seul qu’avant de naître et qu’après vivre, seul comme un tout petit dieu défunt.

Ma voix, cet air, cette chanson de toile sera ta nourrice dans les ténèbres. Quand le fleuve noir entrera dans tes veines, montera jusqu’à ton coeur, tu seras seul face à tes fantômes — et je serai encore là avec toi, dit la berceuse, la voix sacrée inconsciente de son règne.

Je suis gentille avec toi parce que je vais te trahir. Je t’aime et je te noie dans les ondes noires de l’univers premier. Dors mon enfant, dors, je t’ai volé ton épée et ta couronne, je te laisse à la porte des ténèbres mais j’y laisse aussi ma voix et cette chanson si pauvre qu’un soleil y luit. Souviens-toi de ma voix. Un silence la garde. Tu ne seras pas seul même quand tu seras seul.

Les berceuses sont le pur alliage de la terreur et de l’amour. Les mères de tous pays et de toutes époques se retirent sur la pointe des pieds après qu’a eu lieu le meurtre par amour : le tout-petit livré aux ricanements des cauchemars et aux brigands de la faim, en même temps que rassuré, profondément rassuré par la persistance de la voix atténuée, la bonté assassine de la meurtrière aux bras roses. Les années s’entassent et avec elles les vérités se serrent, n’en font plus qu’une. Ainsi l’abandon et l’amour.

Dors mon petit, dors. Le chant coule vers sa fin. La vague de ma main se retire de ton front de sable. C’est par ma désertion que tu trouveras l’illumination au cœur étranglé du sommeil : il n’y a pas d’abandon. Il n’y en a jamais eu. Il n’y en aura jamais.

Oh la théologie des mères ! On ne sait jamais où brille le couteau du sacrifice, au-dessus de la mère, au-dessus de l’enfant. Au-dessus des deux, peut-être, un éclair dans le noir.


Christian Bobin. Recueil : « Le murmure ». Éd. Gallimard


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