Dati « la bisbilleuse »

À peine arrivé à la culture, Dati, la Sarkozysme au franc-parler, c’est déjà fait quelques ennemis au sein du gouvernement.

Ce 22 février 2024, dans le Tarn-et-Garonne Rachida Dati pénètre tout sourire dans la majestueuse abbaye de Beaulieu en Rouergue. Depuis son arrivée tonitruante au ministère de la Culture, il y a près d’un mois, elle en est déjà à son troisième déplacement dans le cadre du Printemps de la ruralité.

Cette grande consultation des acteurs culturels locaux, elle la brandit comme un symbole de la politique qu’elle entend mener : la culture pour tous et partout à commencer par les territoires ruraux où vivent 22 millions de Français aux « opportunités culturelles [..] beaucoup plus limitées que pour le reste de la population ». Dans l’ancien bâtiment cistercien, elle est accueillie par une cohorte de micros, de caméras, mais aussi d’élus pas toujours acquis à sa cause, et ce n’est jamais pour lui déplaire.

Quand Serge Regourd, président de la commission culture de la région Occitanie, proche du Parti communiste, lui dit le peu de bien qu’il pense de sa nomination, elle réplique dans un rire : « Merci pour votre franchise, j’adore les gens cash. En politique, il n’y a que des hypocrites ! »

En un épisode, voilà tout Rachida Dati résumée : la surface médiatique, le franc-parler et sa nouvelle mission de démocratiser l’accès à la culture.

Triple raison pour laquelle Emmanuel Macron a choisi de la nommer.

Preuve que c’est le profil qu’il recherchait pour le ministère de la Culture, il avait sérieusement pensé à Sabrina Agresti-Roubache. Elle aussi issue d’un quartier populaire, d’une grande fratrie, et dotée d’une gouaille appréciée des médias.

La prise de guerre que représente Dati était toutefois trop belle pour que le président laisse l’occasion passer, et Agresti-Roubache est demeurée secrétaire d’Etat, chargée de la Ville et de la Citoyenneté. « Mais les deux femmes vont rapidement être amenées à travailler ensemble, quand la ministre appliquera aux banlieues ce qu’elle développe en ce momentpour la ruralité », confie un haut fonctionnaire de la rue de Valois.

Une réputation pas vraiment usurpée

Ses seize années passées à la mairie du très chic 7e arrondissement de Paris, ainsi que son goût pour les grands couturiers, avaient quelque peu fait oublier ses origines modestes, mais Rachida Dati s’est empressée de rappeler son père maçon marocain, immigré en France sans nom patronymique (il a choisi « Dati » parce que ça se prononçait bien), son premier emploi d’aide-soignante au centre hospitalier de Dijon, son amour pour la lecture né du bibliobus qui passait dans sa cité de Chalon-sur-Saône.

Lorsqu’il s’est déplacé pour la première fois avec elle, le 18 janvier en Seine-Saint-Denis, Emmanuel Macron n’a pas hésité à souligner : « Quand elle voit des jeunes de Clichy, ils lui disent : «  Je vous aime beaucoup parce que vous me ressemblez. » On gouverne toujours par de l’efficacité et des symboles. »

Ce jour-là, durant la visite des Ateliers Médicis, elle était étonnamment restée sur la retenue, esquivant les innombrables questions des journalistes d’un « j’accompagne le président ». Elle a cependant tenu à rassurer son monde, au micro de RTL : « Chassez le naturel, il revient au galop. Je peux vous dire « non je ne suis plus libre », mais ça durera deux secondes et demie ».

Son naturel ? « Calamity Dati » a une réputation qui n’est pas vraiment usurpée. « Au-delà de ses indéniables atouts, c’est de la dynamite », relève un de ses nouveaux collègues, à l’unisson de nombre de commentateurs.

La mèche n’a d’ailleurs pas tardé à être allumée. Alors que les débats tournaient déjà sur le bien-fondé de maintenir en poste un ministre poursuivi par la justice, c’est nantie d’une mise en examen qu’elle a été nommée.

Depuis 2021, elle est soupçonnée de « corruption passive » et de « recel d’abus de pouvoir » pour des conseils juridiques douteux au profit d’une filiale de Renault-Nissan. Le Conseil de Coordination des Organisations arméniennes de France a aussi « condamné la nomination » d’une « responsable politique qui s’est rendue complice […] du régime dictatorial » en Azerbaïdjan, où elle s’est plusieurs fois déplacée. Aujourd’hui, elle est à nouveau rattrapée par ses anciennes consultations tarifées dans les milieux d’affaires.

Pas de quoi faire profil bas pour autant. Dès sa prise de fonction, la toujours sarkozyste a mis les pieds dans le plat de l’audiovisuel public. « D’ici à 2025, il y a des réformes à mener », a-t-elle lâché le 31 janvier sur France-Inter, précisant qu’il fallait « rassembler les forces » en « un pôle puissant ». Autrement dit, créer une sorte de BBC à la française, avec télévision et radio réunies au sein d’un même groupe.

Puis d’enfoncer le clou, quatre jours plus tard : « Le service public doit respecter toutes les opinions », s’est-elle exclamée en une du « Journal du Dimanche », hebdomadaire détenu par l’industriel ultraconservateur Vincent Bolloré.

Du petit-lait pour l’extrême droite, qui s’estime maltraitée par les chaînes publiques. « Ses premières déclarations vont étonnamment dans le bon sens, elles sont en dissonance avec ce qu’on entendait avant, se félicite Sébastien Chenu, vice-président du Rassemblement national. Il serait temps de rationaliser les coûts de l’audiovisuel public et qu’on arrête de nous dire ce qu’on doit penser. »

Un ex-ministre de la Culture, lui, s’attendait à une telle attaque en règle depuis la nomination de Rachida Dati : « Là où il y a la main de Sarkozy, il y a celle de Bolloré… »

Un autre ancien locataire de la rue de Valois « parie qu’elle n’arrivera pas » à mener cette réforme, encore moins en s’y prenant frontalement. Le temps des premiers résultats n’est, de toute façon, pas pour maintenant. Rachida Dati a, certes, réussi à dénouer le conflit social au Centre Pompidou ou à sauver le pavillon des Sources cher à Marie Curie, mais aucune grande loi n’est sur les rails.

Le Printemps de la Ruralité n’en est qu’au stade des concertations locales. « Des assises nationales de la culture en milieu rural seront ensuite organisées », indique-t-on au ministère, où l’actualité est plutôt aux coupes budgétaires. Le poids politique supposé de Rachida Dati ne lui aura pas permis d’éviter un coup de rabot de plus de 200 millions d’euros sur son budget, réduisant comme peau de chagrin l’augmentation annoncée à l’automne dernier.

Candidature à Paris

Son collègue de l’Économie, Bruno Le Maire, ne lui a pas fait de cadeau. Sa nomination a d’ailleurs été accueillie assez froidement par la majorité présidentielle, y compris par ses ex-camarades des Républicains, qui n’ont pas oublié qu’elle définissait jadis La République en Marche comme un rassemblement « de traîtres de gauche et de traîtres de droite ». En petit comité, elle raillait également le déficit de notoriété des membres du gouvernement : « C’est quand il y a un problème que je découvre qui est le ministre en charge du dossier ».

Même Gérald Darmanin ? « Je vois qu’on le compare à Sarkozy… Mais Sarkozy, il est mille coudées au-dessus de lui ! » Quant à l’aile gauche de la macronie, elle s’inquiète déjà de ses déclarations. « Laurent Wauquiez a fortement investi dans la culture », s’exclamait-elle le 8 février depuis Clermont-Ferrand, alors qu’une tribune de 200 personnalités, dont huit anciens ministres de la Culture, dénonçait l’année dernière la suppression de subventions par le président LR d’Auvergne-Rhône-Alpes. « Les mesures que je souhaite mettre en œuvre, c’est le programme des Républicains », lançait-elle aussi, le 13 février à l’Assemblée nationale, à un député de droite qui iro­nisait sur son Printemps de la Ruralité.

« C’est peut-être parce qu’elle a un lien direct avec le président, mais elle est assez isolée au sein du gouvernement, raconte un conseiller ministériel. Personne ne sait ce qu’elle fait. » L’hypothétique accord noué avec le chef de l’État, concernant un soutien à sa candidature aux municipales à Paris, fait également jaser. Emmanuel Macron a beau répéter qu’il n’en est rien, les élus parisiens de LR, à qui Rachida Dati avait annoncé en visio son entrée au gouvernement, jurent qu’elle leur a bien parlé d’un « deal ».

Quoi qu’il en soit, elle continue d’affirmer sur tous les plateaux qu’elle sera « bien sûr » candidate en 2026. Au grand dam du patron des Républicains, Eric Ciotti, qui n’exclut pas de présenter un candidat contre elle. Mais aussi des éventuels prétendants au sein de la majorité.

À commencer par Pierre-Yves Bournazel, proche d’Edouard Philippe et conseiller de Paris, qui assure qu’il ne se sent « pas tenu par un quelconque accord secret conclu dans le dos des Parisiens et de la démocratie ». Une épreuve de plus en perspective pour le président et sa nouvelle ministre. Si elle reste en poste jusque-là.


Julien Martin. L’Obs. N° 3102. 14/03/2024


4 réflexions sur “Dati « la bisbilleuse »

  1. bernarddominik 21/03/2024 / 8h34

    Elle aurait envoyé un SMS à Le Maire le traitant de « grosse merde » suite à la réduction de son budget. C’est sur qu’elle ne s’est pas fait un ami. Une nomination politique qui se retournera contre Macron.

  2. tatchou92 21/03/2024 / 17h33

    La nomination de Madame DATI dans ce ministère prestigieux, qui a connu de grands Ministres, tel André MALRAUX, (voir son discours d’hommage à Jean MOULIN, lors de l’entrée de celui ci au PANTHEON) a certainement réjoui son mentor, L’ancien Président SARKOZY.. et elle a retrouvé des collègues qui avaient quitté le bateau avant elle… Mais aura-t-elle les moyens d’une réelle politique culturelle ?

    • Libres jugements 21/03/2024 / 17h54

      Il est de convention que le budget consacré à la culture devait s’établir à 1% du budget annuel de la nation pour remplir son office d’information, d’enseignement de diffusion. Nous sommes bien loin de ce chiffre et de ses objectifs… comme du reste des services publics… Pour autre sauver le patrimoine bâti, il est fait appel à une loterie donc a l’argent public qui selon le souhait de S. Bern devait être utilisé uniquement pour la conservation du patrimoine… oui, mais l’argent collecté par la française des jeux rentre (comme les prestations sociales des salariès d’ailleurs) dans le budget de l’etat et ira…

      • tatchou92 21/03/2024 / 21h02

        L’accès à la culture et aux sports devrait s’inscrire dans les priorités éducatives, afin que chaque enfant, chaque jeune puisse y accéder sans écorner le budget familial.
        Ouvrons les stades, les musées, les bibliothèques, les théatres, formons des professionnels et renouons avec les cours d’éducation physique et sportive en primaire..
        Donnons le goût de la lecture aux jeunes et à leurs parents.. Les bibliothèques scolaires existent-elles encore ?

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