Affligeant malaise à Science-Po

Du service de l’État à l’hystérie de la tribu

Définir le malaise qui afflige Sciences Po nécessite de voir plus loin que les manifestations d’antisémitisme et d’incriminer bien plus que le wokisme, terme flou. Une piste consiste à se rappeler que l’institution se nomme officiellement Institut d’études politiques, c’est-à-dire que son objet premier est de former celles et ceux qui auront pour métier, dans tous les secteurs de la vie du pays, de contribuer à faire vivre la polis, la « cité ».

Lorsque la IIIe République la crée en 1872, c’est sous le nom d’École libre des sciences politiques : libre comme « positiviste », dégagée des dogmes idéologiques. La république naissante n’est pas encore consolidée et la France veut se relever de sa défaite militaire. Elle a besoin d’élites neuves qui se destinent à servir, dans la majorité des cas, l’État.

Je suis entré dans cette maison à la fin des années 1970, lorsque la majorité d’entre nous l’avait encore choisie pour, précisément, satisfaire sa vocation du service public. D’autres condis­ciples se préparaient certes au monde de l’entreprise, à la recherche en sciences sociales, au journalisme, mais le service de l’État était notre choix. L’école était à taille humaine. Un directeur de grande classe, Michel Gentot, avait entrepris de la rendre accessible aux boursiers, et nul élève issu de la classe moyenne n’avait besoin de s’endetter ou de saigner à blanc sa famille pour terminer un cursus au coût modique.

Le gigantisme, voire la démesure, qui a fait de Sciences Po un campus à l’américaine aux allures de tour de Babel, dont le prix est inversement proportionnel à la cohésion, a ouvert la maison à tous les vents, à toutes les modes intellectuelles. Avec un niveau de conflictualité que je n’ai jamais connu. Des étudiants propalestiniens, il y en avait. Des étudiants juifs, aussi.

Chacun militait pour sa cause, encore que notre souci premier ne fût pas l’agitation mais la réussite d’un examen très sélectif de la première à la dernière année. Qu’on ne me dise pas « oui, mais il y a Gaza » ! Il y eut le débat sur Camp David, l’opération israélienne au Liban sud, l’attentat de la rue Copernic, plus tard Sabra et Chatila et la guerre civile libanaise.

Simplement, nous n’étions pas tribalisés : la vie de la France que nous voulions servir ne se décidait pas sur le Litani, pas davantage que la paix au Proche-Orient ne nous paraissait pouvoir dépendre de notre éventuelle réussite au concours du Quai d’Orsay.

L’antisémitisme existait. Il était alors principalement la conséquence d’un habitus social, celui d’une bourgeoisie d’État et d’affaires qui n’avait pas trop détesté Vichy. Il était aussi d’extrême droite, soit, à tout casser, une trentaine de militants, ce qui est loin de la foule mobilisée lors de l’incident du 12 mars. Et il était sanctionné par des jours d’exclusion sans que personne ne bronche. Des directeurs qui restaient en poste assez longtemps et qui avaient une colonne vertébrale y veillaient.

L’antisémitisme d’extrême gauche, en 2024, bénéficierait-il d’une indulgence que ne connurent pas les fafs de mon époque ? Peut-être. L’école a voulu s’ouvrir, en finir avec un certain entre-soi social, devenir un « campus-monde » adapté à la globalisation et remplissant plus qu’honorablement le coffre-fort de ce qui est devenu une entreprise. Elle a perdu sa boussole en faisant des droits des minorités actives le cœur de son fonctionnement, quand nous y étions venus pour apprendre comment on fait nation. Et on en est là.


Jean-Yves Camus. Charlie hebdo. 20/03/2024


Une réflexion sur “Affligeant malaise à Science-Po

  1. tatchou92 23/03/2024 / 21h48

    -Voilà un sujet sensible, qui ne peut nous laisser indifférents compte tenu de la cruelle actualité, et de l’antériorité des antagonismes opposant ces 2 Etats.
    -S’il fallait réagir énergiquement à l’attaque terroriste du Hamas, à ses conséquences sur la population, il fallait aussi réagir vivement devant la terrible riposte du gouvernement israélien, sur l’ensemble des conséquences sur la population palestinienne, et le devenir de l’Etat palestinien lui même.
    – Qu’attendent les puissants de ce monde ? la communauté internationale ? Où allons nous ?
    – N’y a-t-il pas là matière à exacerber et encourager des réactions voisines de celles qui se sont produites à Sciences PO ?

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