- Est-ce parce que le spectre d’une victoire de Donald Trump en novembre devient une réelle possibilité ?
- Est-ce l’image d’un Javier Milei victorieux en Argentine, qui résume son programme libertarien à une tronçonneuse ?
- Celle de Nayib Bukele, qui se fait réélire au Salvador alors (ou grâce au fait) qu’il a fait détenir 76 000 personnes depuis deux ans sans autre forme de procès dans sa lutte contre les gangs ?
- Est-ce la dérive illibérale d’un Narendra Modi, qui se dirige vers une réélection dans « la plus grande démocratie au monde » ?
- La tranquille assurance des autocrates de ce monde, les Poutine, Erdogan, Aliev ou Sissi ?
- D’un Orban au sein même de l’Union européenne ?…
- même Macky Sall, le Sénégalais, suspend des élections que son parti allait perdre.
La liste ne cesse de s’allonger…
Sale temps pour la démocratie, en cette année pourtant vantée pour son record d’élections. Mais il y a élection et élection : celle de Poutine, le mois prochain, se fait sans le moindre risque avec l’élimination de tout rival un brin crédible. Qu’ils aient le choix ou pas, une part croissante des citoyens de la planète risquent de terminer l’année sous des régimes au mieux autoritaires, au pire dictatoriaux.
Les exceptions existent, mais sont rares : en Pologne, ou au Brésil, avec la défaite des candidats populistes. Les explications à ce retournement autoritaire ne manquent pas ; mais elles sont d’autant plus complexes à produire que, s’il s’agit d’une tendance lourde sur tous les continents, les contextes économiques et sociaux, les histoires politiques sont par définition différents.
Le facteur commun pourrait être l’incertitude, la montée des périls, la peur des grandes mutations. Qui aujourd’hui peut se risquer à décrire le monde dans lequel nous vivrons dans deux, trois ou cinq ans, c’est-à-dire demain ? Et celui dans lequel vivront nos enfants ou petits-enfants, dans quelques décennies ?
Les inconnues climatiques, technologiques, géopolitiques, démographiques sont telles qu’elles génèrent de grandes angoisses collectives et individuelles ; et donc la tentation de se réfugier dans les bras de ceux (plus rarement celles) qui incarnent l’ordre, l’autorité, la protection. Que cette « incarnation » soit réelle ou supposée, qu’elle soit une posture ou appuyée sur une expérience.
Vu d’Europe, Trump paraît peu rassurant, sinon affolant par son climato-scepticisme et sa complaisance pour les autocrates et ses « faits alternatifs ». Mais pour de nombreux Américains, il a l’autorité acquise depuis l’époque où il lançait « you’refired » dans son émission de télé-réalité – l’autorité dont on pense qu’elle vous protégera par gros temps. Peu importe que Joe Biden ait une réussite économique spectaculaire : la perception est celle d’un pays où tout va mal.
L’Europe vit une même distorsion cognitive : la poussée d’extrême droite en France, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Italie ne s’explique pas par les solutions qu’elle propose, qui sont inexistantes ou irréalistes, comme l’a montré Giorgia Meloni avec l’immigration ; mais elle reste le refuge de la colère, de l’échec des forces « raisonnables » et d’un désir d’autorité face aux incertitudes de demain.
Les forces politiques qui s’y opposent ont du mal à proposer un discours alternatif Elles perdent quand elles empruntent au registre des extrémistes ; elles perdent quand elles se réfugient dans la complexité des situations ; elles perdent quand elles en appellent à la « raison ». On ne rassure pas non plus avec des lendemains qui chantent. La riposte se fait attendre.
Pierre Haski. L’Obs. N°3098. 15/02/2024
Je crois que cette progression des idées néo libérales mêlées à un retour du nationalisme (contradictoire sur le fond) vient d’un besoin de certitudes et d’une inquiétude devant le futur, une peur de déclassement social. La gauche offre des idées qui peuvent être inquiétantes quant au futur. Un Javier Millei propose de faire table rase, dans un pays comme l’Argentine qui a tout essayé la formule Millei peut paraître séduisante, mais il faut alors s’accrocher, et tous ne le peuvent pas. En France le RN a tout promis, et ça n’étonne personne.
On assiste effectivement à un sacré recul qui justife nos craintes et angoisses de l’avenir.. et l’eau coule tranquillement sous les ponts de Paris… pendant que l’abstention continue de monter… et tous les dangers aussi..