Ci-devant le Ministre de l’Agriculture

Marc Fesneau, élu bayrouiste du Loir-et-Cher, connaît un peu la terre et ceux qui la cultivent, mais ce n’est pas lui qui a les clés du terroir-caisse.

A l’automne dernier, Marc Fesneau discute avec un sénateur, membre de la commission des Affaires européennes. Il est venu parler de la politique agricole commune (PAC) devant les parlementaires, et s’est retrouvé à avancer, en petit comité, la somme de 380 millions d’euros pour aider les agriculteurs français à compenser les fameuses mesures agroenvironnementales et climatiques (Maec) prévues par la PAC.

La réunion terminée, l’aparté commence. « Dis donc, Marc, tu les trouves où, tes 380 millions ? » demande le sénateur. « Ben, j’en sais rien », répond Fesneau.

« Au moins, lui, il est franc du collier », se souvient le sénateur. Et un tantinet baratineur, devrait-on ajouter. Le protégé de François Bayrou, seul ministre MoDem du gouvernement, a donc rempilé à l’Agriculture lors du remaniement. Pourtant, tout le monde lui avait dit de n’en rien faire.

A-t-il eu le choix ? « On le savait tous depuis septembre que ça allait péter. La grogne montait. Même le service d’information de Matignon le savait, confie un membre d’un cabinet ministériel. On aurait dû anticiper, évidemment, mais Fesneau, qui connaît pourtant bien ses dossiers et la réalité du terrain, n’avait pas le poids politique suffisant pour faire bouger les lignes à ce moment-là. » « Il a déjà le plus grand mal à gagner quelques arbitrages minis­tériels, alors… » s’amuse un député de la majorité.

Clauses maison

Le voilà désormais envoyé au front : dans l’Ariège, sur le parvis de Matignon, en conférence de presse avec Bruno Le Maire. Ceux qui ne connaissent pas cet homme discret et malin découvrent son aisance verbale, sa capacité au-dessus de la moyenne à noyer les problèmes dans un discours affectif, car les agriculteurs ont « besoin qu’on les écoute et qu’on les comprenne ».

Il parle sans cesse de « confiance », d’« échange », de « considération », sans oublier son mea culpa bien rôdé de démocrate-chrétien. Il y a eu des erreurs, des incohérences, des négligences, mais « [il] en prend [s]a part ». A part ça?

A part ça, Bruxelles est un bouc émissaire facile pour faire oublier la hausse brutale du prix des carburants, l’inflation des normes et le non-respect de la loi EGalim, le texte censé rééquilibrer le rapport de force entre agriculteurs et distributeurs. « Bruxelles est accusé de tous les maux, mais la nouvelle politique agricole commune a été votée par la majorité au pouvoir, y compris les eurodéputés centristes proches de Bayrou. Les LR français l’ont votée aussi. Quant au Green Deal, dont tout le monde parle, il est encore en discussion et ne s’applique pas », rappelle José Bové.

Fesneau a fait le job en conférence de presse, annonçant de sévères sanctions contre ceux qui ne respectent pas EGalim. Mais pourquoi n’avoir rien fait depuis six mois ? « C’est un type agile qui passe entre les gouttes, mais peut-être pas un grand courageux. Attaquer Lactalis, ce n’est pas facile », avance un député MoDem.

Fesneau n’a pas non plus demandé à ses services de modérer leur zèle, pourtant connu de tous. « Dans la PAC, il y a ce qu’on appelle l’écoconditionnalité. On demande aux agriculteurs des efforts dans le domaine environnemental, et, en fonction de ces efforts, que l’on contrôle, ils obtiennent des subventions, explique un fonctionnaire européen. Or il y a eu, en France, une surtransposition des normes : les contrôles effectués y ont été intempestifs et abusifs. L’Irlande, l’Espagne, les Pays-Bas, la Grèce ont appliqué les règles a minima, la France s’est montrée maximaliste avec ses propres agriculteurs.

A Bruxelles, nous avons même mis sur pied des clauses déro­gatoires pour les agriculteurs européens, qui les mettent à égalité avec les produits importés ne respectant pas nos normes. Mais la France les utilise très peu, alors que les autres s’en servent. » Pourquoi la France a-t-elle ainsi tenu à jouer l’élève modèle de la PAC, alors que personne ne le lui demandait ? Comme dirait le ministre de l’Agriculture, ben on n’en sait rien.

Un bon Deal en substances

Le poids plume Fesneau ferait bien de suivre les conseils de ses copains et prendre la poudre d’escampette. Car les nuages s’amoncellent. Le Green Deal de Bruxelles va nécessiter des moyens budgétaires énormes pour accompagner les agriculteurs. « Ça va être un cauchemar pour trouver ces sommes », prédit un eurodéputé de la majorité, qui ajoute : « Le pire est devant nous, avec l’élargissement de l’Union européenne. »

On voit déjà se profiler le désastre avec les produits ukrainiens, qui utilisent des substances interdites dans l’UE avec une main-d’oeuvre quatre fois moins chère. Bref, il ne lui reste plus qu’à sortir le chéquier.

Si Fesneau se lasse de jouer les fusibles, il pourra retourner dans le Loir-et-Cher, où a longtemps été élu. Mais sans trop se faire d’illusions : en 2021, sa liste aux régionales a tout juste dépassé 16 %.


Anne-Sophie Mercier. Dessin de Kiro. Le Canard enchaîné. 31/01/2024


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