En 1852, pour désencombrer les bagnes portuaires de Brest, Toulon et Rochefort, commence la colonisation pénale de la Guyane, officialisée par la loi sur la transportation du 30 mai 1854, portant sur l’exécution des peines de travaux forcés. La législation est née des idées du XIXe siècle sur la régénération par le travail et des ambitions du Second Empire sur la valorisation des territoires coloniaux. Théodore Ducos, ministre de la Marine et des Colonies, entrevoit dans le projet un triple avantage : éloigner les prisonniers, mettre à profit cette main-d’œuvre qui pourra être contrôlée par la discipline pénitentiaire et la ramener à une vie de « citoyens utiles à leur pays ».
La Guyane semble la destination parfaite à cette fin. Ce territoire d’Amérique du Sud, exploré et nommé « France équinoxiale » en 1604, est occupé par des colons sur ordre du roi à partir de 1624. Mais l’éloignement et les conditions de vie difficiles en font un lieu de détention privilégié. Un premier convoi de trois cents prisonniers choisis pour leurs compétences professionnelles y est envoyé en 1854. Le « bagne de Guyane » est établi en plusieurs camps et pénitenciers aux conditions de vie plus ou moins difficiles en fonction de la condamnation et du statut des détenus. La mortalité y est très forte en raison du climat, des maladies tropicales et des mauvais traitements. Sur les 17000 hommes qui y sont déportés entre 1854 et 1867, seuls 7 000 survivent.
Quelques-uns de ces forçats ont marqué les esprits, notamment ceux d’entre eux dont la condamnation s’est avérée inique. Pierre Vaux en fait partie. Ancien instituteur, républicain, très engagé, il est considéré comme un « rouge », un révolutionnaire
en puissance. Alors qu’il a été élu maire de sa commune, Longepierre, en 1851, une série d’incendies s’y déclare. Pierre Vaux est accusé et condamné sur la base d’un faux témoignage en 1852, il est transféré à Cayenne en 1855 où il succombe en 1875. Il n’a jamais bénéficié d’un procès en révision, même après la découverte du véritable coupable, un certain Gallemard.
Si, en 1882, une pièce de théâtre de Léon Jonathan présentée dans plusieurs villes de France, Pierre Vaux, l’instituteur, retrace l’histoire de ce drame, elle reste modérée dans la critique de la justice. Son fils n’obtient finalement sa réhabilitation qu’en 1897.
Dans un premier temps, seuls les prisonniers de droit commun, comme Pierre Vaux, sont envoyés en Guyane. Puis la législation répressive évolue. En 1885, les délinquants multi-récidivistes sont, à leur tour, passibles d’un « internement perpétuel sur le territoire des colonies ou possessions françaises » sur présomption d’incorrigibilité.
Les prisonniers politiques et les condamnés pour haute trahison sont également déportés. C’est ainsi qu’Alfred Dreyfus arrive en Guyane le 21 février 1895 et qu’il est conduit sur l’île du Diable le 13 avril 1895. Ce qui est rapidement devenu « l’affaire Dreyfus » défraye la chronique.
Le capitaine ne rentre en France que plus de quatre ans plus tard, débarquant à Port-Haliguen dans la nuit du 30 juin au ter juillet 1899. De nombreux journaux et documents se font immédiatement l’écho de son retour.
Transféré à la prison militaire de Rennes pour y être à nouveau jugé, il est condamné à dix ans de réclusion et ne sera gracié qu’en 1900.
En 1923, Albert Londres, journaliste déjà célèbre, entreprend une série de reportages intitulée Au bagne. Le premier volet est publié le 8 août 1923 dans Le Petit Parisien. Le reporter y dénonce, entre autres, le régime du « doublage » qui veut que les hommes ayant purgé leur peine demeurent en Guyane un temps égal à la durée de cette peine, et à perpétuité pour les condamnations supérieures à sept ans. La publication touche et émeut un public amateur de récits d’aventures lointaines.
En 1925, Albert Londres obtient du ministre Albert Sarraut une amélioration des conditions de détention. Au début des années 193o, la Ligue des droits de l’Homme et l’Armée du salut de Charles Péan se mobilisent également pour faire abolir la loi de transportation.
En 1938, sous l’impulsion du député guyanais Gaston Monnerville, le bagne est définitivement fermé. Les prisonniers achèvent pourtant d’y purger leur peine et les derniers rapatriements n’ont lieu que le 1er août 1953.
En 2000, lors d’affrontements entre indépendantistes et forces de l’ordre, neuf cents registres, qui constituaient les archives rédigées par les surveillants, relataient l’attribution des terres agricoles aux prisonniers, rapportaient des anecdotes et des entretiens, ont été détruits. Tout un pan de l’histoire de la colonisation a ainsi été perdu.
De ce passé, quelques bâtiments demeurent pourtant. Les îles du Salut appartiennent désormais au Centre d’études spatiales de Kourou. Parmi celles-ci, l’île du Diable, classée monument historique, est interdite et pratiquement inaccessible. Il y subsiste la maison du capitaine Dreyfus, une petite bâtisse de pierre qui fait face à la mer.
Le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni, lieu d’arrivée des forçats, propose des expositions aux visiteurs. Celui de Cayenne et celui des Annamites sont à l’abandon.
Le bagne de Mana, réservé aux femmes, a presque entièrement disparu.
Frédéric Manfrin. Chloé Perrot. Recueil « Fantôme de Pierre » Ed. BNF

Un très beau livre (de collection) où est détaillé un certain nombre de monuments détruits avec un raccourci de leur histoire. MC