Celui qui a dit la vérité…

… merite reconnaissance par l’humanité.

Avec le fondateur de WikiLeaks, l’histoire se résume désormais à une pénible comptabilité.

Douze ans que Julian Assange vit dans les limbes. 2 487 jours reclus dans une petite pièce sans fenêtre de l’ambassade d’Équateur à Londres, sous surveillance électronique américaine ; puis 1783 à l’isolement dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, le Guantânamo britannique.

Douze ans à faire les cent pas et à se ratatiner dans 15 mètres carrés, puis 6. Sans jamais être jugé au fond, transmuté en cobaye pour kafkalogues impénitents. Ce qu’il reste de sa liberté ne tient plus qu’à un fil, comme une maille usée.

Le 5 mars, la Haute Cour de justice britannique décidera si l’Australien, essoré, peut faire appel du jugement de l’été 2023, selon lequel il doit être extradé vers les États-Unis, où il risque cent soixante-quinze ans de prison au nom d’un texte centenaire punissant l’espionnage.

Cruelle ironie qui devrait faire réfléchir jusqu’à ses nombreux contempteurs : Assange n’est pas inquiété pour son rôle trouble dans l’élection présidentielle américaine de 2016, très probablement manipulé par les services de renseignement russes qui se sont servis de WikiLeaks pour faire fuiter les e-mails du Parti démocrate de Hillary Clinton; mais au titre d’une activité journalistique au début des années 2010, quand il s’alliait au New York Times ou au Monde pour révéler les coulisses peu reluisantes de la politique étrangère américaine.

Une condamnation serait alors un signal terrible, avalisant l’idée selon laquelle les médias publiant des documents confidentiels au nom de l’intérêt public ne sont que de vulgaires receleurs. Mais l’activiste tiendra-t-il jusque-là ? Sa femme, inquiète de sa santé, assure « qu’il ne survivra pas » à une extradition.


Olivier Tesquet. Télérama N°3868. 28/02/2024

Fabian Scheidler – Tribune Médiapart. Source (Extraits)

« Celui qui dit la vérité a besoin d’un cheval rapide », dit un proverbe arménien. Ou alors, il a besoin d’une société qui protège la vérité et ses messagers. Mais cette protection, que nos démocraties devraient offrir, est en danger.

Julian Assange a publié en tant que journaliste des centaines de milliers de documents qui documentent les crimes de guerre des États-Unis et de leurs alliés, en Afghanistan, en Irak, à Guantánamo et ailleurs. L’authenticité de ces documents ne fait aucun doute. Pourtant, aucun des auteurs n’a jamais été jugé ni même condamné.

En revanche, le messager est incarcéré depuis cinq ans dans une prison de haute sécurité à Londres, avec des problèmes de santé qui mettent sa vie en danger, après avoir été enfermé sept ans dans l’ambassade équatorienne. Il n’est accusé d’aucun crime, ni en Grande-Bretagne, ni dans un pays de l’UE, ni dans son pays d’origine, l’Australie. La seule raison de son exténuante privation de liberté est que le gouvernement américain a lancé une procédure d’extradition qui accuse le journaliste Assange d’espionnage, en se basant sur une loi vieille de plus de cent ans, datant de la Première Guerre mondiale : « l’Espionage Act ».

Jamais auparavant un journaliste n’avait été inculpé en vertu de cette loi. Le processus d’extradition constitue donc un dangereux précédent.

S’il devait aboutir, tout journaliste sur terre qui révèle des crimes de guerre commis par les États-Unis devrait craindre de subir le même sort qu’Assange. Ce serait la fin de la liberté de la presse telle que nous la connaissons. Car la liberté de la presse se fonde sur la possibilité d’éclairer les côtés obscurs du pouvoir sans crainte de sanctions. Lorsque cette liberté est supprimée dans un cas aussi important, ce n’est pas seulement la liberté des journalistes qui prend fin, mais notre liberté à tous : la liberté face à l’arbitraire du pouvoir.


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