… nous devrons tous être réalistes !
Pendant des dizaines d’années, j’ai refait ce rêve d’une chambre d’étudiant que je ne parvenais pas à quitter.
La maladie m’a pris par la main :
— Alors, il faut que je vienne en personne maintenant, pour que tu puisses aller vers ces soleils que tes écritures célèbrent si fort, et ta vie si peu ?
— Mais ne suis-je pas, en écrivant, à un pas du paradis ?
— Oui, mais de ne pas accomplir ce pas, tu manges ton pain de silence en enfer.
Vidée de ses livres, une caisse nouvelle remplie d’écritures apparaissait comme champignons en automne. Il me fallait rester, ouvrir la caisse, lire. Rêver.
Recevoir sur mon visage le flux laiteux de nouvelles pages, échangeant avec la lune leur fluorescence d’inconnu et de paix.
— Et de paix ! s’exclama la maladie. Sais-tu seulement de quoi tu parles ? Il ne s’agit pas de cesser d’écrire, malheureux ! Regarde : je les ai fait venir pour toi, mes auxiliaires : quatre douleurs qui t’aideront à y voir clair.
Une guerre pour l’âme, une pour le cœur, tout ! Ils t’apporteront lumière, non-ténèbres !
Rien de plus éloigné de la mort ! « Bon, dit la maladie en claquant des doigts pour rameuter sa troupe : en route ! Nous avons encore du chemin à faire. Je reviendrai ».
Le message est clair, mais il est un peu tard pour changer de cap.
L’encre est une fourche. Je m’en sers pour piquer dans une meule de silence, ramener une botte de feu et la balancer tous muscles tendus dans la charrette des jours.
Méchante vie.
Adultère et fidèle vie.
Noble étrangère, vie plus changeante que femme au coiffeur, la vie est cette voleuse qui nous enrichit.
Si ce propos devait être le dernier, alors il faudrait qu’il soit le plus jeune de tous ceux que j’ai écrits.
D’après un texte de Christian Bobin – Recueil « Le Murmure » Ed. Gallimard