« Un état juif portera le nom d’Israël ».
Le 14 mai 1948, vers 16 heures, dans une salle du Musée des Beaux-Arts de Tel-Aviv, un homme à la crinière blanche lit un discours. Il est aussi petit de taille que déterminé de caractère. Pour remplacer son nom d’origine de juif polonais, il s’est choisi celui, hébreu, de Ben Gourion, « le fils du lion ».
En tant que chef de l’Agence juive, l’organisation qui administre le Yichouv, la communauté sioniste présente en Palestine, il est chargé de prononcer des mots qui résonneront longtemps. Il proclame la « création d’un État juif en terre d’Israël qui portera le nom d’État d’lsraël ».
Pour tous les juifs de Palestine, pour l’immense majorité de ceux qui, dans le monde, entendent cette nouvelle, le moment est bouleversant Il réalise le rêve de Theodor Herzl et apparaît comme la fin d’une errance de près de deux millénaires.
Pour les Arabes vivant sur cette même terre, ceux que l’on appellera bientôt les Palestiniens, ce même instant ouvre un temps de malheur et de dépossession. Un intellectuel syrien le baptisera bientôt la « Nakba » (la « catastrophe »).
Pour comprendre ce moment de bascule de l’histoire, il faut se placer deux ou trois ans auparavant, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Officiellement, la situation de la Palestine n’a alors changé en rien par rapport à ce qu’elle était avant le conflit.
Les Britanniques administrent toujours le territoire, au nom du « mandat » reçu par la Société des Nations (SDN) et, pour éviter d’y voir renaître la colère des populations arabes, ils s’en tiennent au « Livre blanc » adopté par leur gouvernement en 1939, qui limite drastiquement la possibilité de toute nouvelle immigration juive.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, à l’heure où Hitler avait commencé ses persécutions dans les pays tombés sous sa coupe, la mesure était cruelle. Après le massacre planifié de six millions d’hommes, de femmes, d’enfants, elle est intenable. En Europe, depuis la victoire alliée et la fermeture des derniers camps, des centaines de milliers de rescapés cherchent une terre qui les accueille.
Environ 300 000 d’entre eux rêvent de la trouver en Palestine. Intraitables, les Anglais les empêchent d’y accéder et bloquent ceux qui s’en approchent dans des camps de transit à Chypre. Pour les sionistes, il est impératif d’en finir avec cette situation délétère.
Une partie d’entre eux, partisans du courant dit « révisionniste », la droite nationaliste — dont Zeev Jabotinsky, mort en 1940, fut le maître à penser —, estiment que seule la force peut régler la question. L’Irgoun, branche armée du mouvement, ou le Lehi, un groupe qui en est issu, optent pour une stratégie de terrorisme. Le plus célèbre des attentats commis au nom de cette politique a lieu le 22 juillet 1946 et a pour cible l’hôtel King David de Jérusalem, où l’administration britannique tient ses quartiers généraux. Il fait 91 morts et près de 50 blessés.
Contrôlée par les travaillistes, l’Agence juive préfère en appeler à l’opinion mondiale — ou tout au moins occidentale. C’est dans ce but qu’est popularisée l’errance du célèbre « Exodus », en 1942 un navire chargé de réfugiés que la marine anglaise a arraisonné avant de le forcer à retourner… en Allemagne.
La fermeté britannique n’est toutefois que de façade. Sorti exsangue de sa victoire contre le nazisme, le Royaume-Uni n’a plus les moyens de gérer grand-chose et cherche à sortir d’un bourbier où il s’est lui-même empêtré trente ans plus tôt. Au printemps 1947, Londres déclare renoncer à son mandat et le remettre à l’ONU – successeur de la SDN -, à laquelle il revient de régler la lancinante question de la Palestine. Une commission étudie les moyens d’y répondre. Faut-il créer un État binational ? Une fédération de petits territoires sous la tutelle d’une grande puissance ?
Finalement, on opte pour un « plan de partage » qui doit séparer le territoire en trois zones, une pour les Juifs, une pour les Arabes et une troisième visant à faire de Jérusalem, ville trois fois sainte, un corpus separatum, une cité neutre, gérée internationalement.
Parrainage des deux « grands »
Le projet est mis au vote de l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947. Il est adopté par 33 voix pour, 13 contre et 10 abstentions. La géopolitique a joué de tout son poids.
Les sionistes ont bénéficié du parrainage conjoint des deux « grands » du moment, configuration fort rare en ce début de guerre froide. George Marshall, le secrétaire d’État américain, et derrière lui les milieux diplomatiques et ceux de la Défense étaient opposés à la création d’un État juif, de peur de rompre les alliances arabes qui venaient à peine d’être nouées, comme celle avec Ibn Saoud, l’ambitieux roi fondateur de l’Arabie saoudite.
Mais le président Truman a pesé de tout son poids en faveur du oui. Il est et restera en faveur de l’État à venir pour des raisons tout à la fois morales et humanitaires — liées au traumatisme de la découverte des camps de la mort — mais aussi, comme chez beaucoup de protestants américains, religieuses : le premier peuple élu de Dieu doit retrouver la terre qui lui a été promise par Lui.
Plus curieusement au regard de l’histoire ultérieure, l’URSS agit également en faveur d’un État juif Staline voit peut-être les travaillistes qui dominent l’Agence juive comme des quasi-communistes qu’il pourra rallier. Il est plus certainement ravi de pouvoir éjecter le vieux rival britannique — cette incarnation du capitalisme — d’une région du monde où il cherche à prendre pied.
À Tel-Aviv, cœur battant du Yichouv, l’annonce du vote de l’ONU suscite une vague de joie immense. Mais elle provoque la colère chez les Arabes. Comment pourraient-ils accepter de partager une terre qu’ils estiment leur avec une population venue d’Europe, au titre de réparation d’un crime commis en Occident, dont ils ne sont en rien responsables ?
Dès la fin de novembre 1947, la guerre civile commence. Les Anglais y assistent avec indifférence et s’en tiennent à leur promesse de départ, prévu pour le 15 mai au matin. C’est la raison pour laquelle David Ben Gourion et les siens ont choisi la veille pour faire leur retentissante proclamation d’indépendance. Ils savent aussi à quoi elle va mener presque immédiatement.
Dès le lendemain, tous les pays voisins — Égypte, Transjordanie, Liban, Syrie, Irak, soutenus par la nouvelle Ligue arabe, aidés de l’intérieur par une garde d’Arabes palestiniens — attaquent conjointement l’État qui vient de naître, déclenchant la première des guerres israélo-arabes. Après quelques succès éphémères du côté des assaillants, le sort des armes se retourne en faveur de l’agressé.
A l’été 1949, Israël a signé des armistices successifs avec tous ses ennemis et gagné haut la main cette première manche : le territoire contrôlé, délimité par la « ligne verte » — du nom de la couleur de l’encre utilisée par les diplomates pour la tracer sur les cartes —, est bien plus vaste que la part allouée par l’ONU, et comprend la moitié ouest de Jérusalem.
Pour le jeune État hébreu, cette victoire est vécue comme une version moderne de David contre Goliath, un miracle fondateur. N’en a-t-il pas fallu un pour qu’un pays au berceau, peuplé par à peine 650 000 personnes alors, triomphe de tant d’ennemis acharnés à sa perte ?
L’énergie exceptionnelle d’une population et de son année qui jouaient leur existence même a été, en effet, une arme de poids. Elle n’est pas la seule cause de cette victoire. Le camp d’en face partait avec de gros handicaps. Les Palestiniens ont souffert de l’absence d’un chef capable de les fédérer.
Le seul qui prétendait alors à ce rôle était le sinistre Amin al-Husseini, le grand mufti de Jérusalem réfugié au Caire, ex-leader de la révolte de 1936-1939, discrédité par sa collaboration frénétique avec Hitler pendant la guerre. Les divers pays arabes ont pâti de leur double jeu.
Tous affirmaient agir de façon désintéressée pour la cause des Arabes de Palestine. Mais chacun ne partait à la guerre que dans l’espoir d’arracher des morceaux de territoire. Ainsi Abdallah 1ᵉʳ, l’émir de Transjordanie, gagne-t-il le contrôle de l’autre rive du Jourdain — la Cisjordanie — et la moitié est de Jérusalem, où se situent les lieux saints.
Des décennies de controverses
Les seuls indiscutables perdants de l’épisode sont les membres de ces populations que bientôt on commencera à appeler les Palestiniens. Environ 700 000 d’entre eux ont perdu leurs maisons et leurs villages. Dans quelles conditions ? C’est là l’une des célèbres controverses d’une histoire qui, par ailleurs, n’en manque pas.
Pendant longtemps, la version qui a prévalu en Israël était que ces malheureux avaient fui à la demande de dirigeants arabes qui, par messages radio, leur avaient ordonné de se mettre à l’abri durant les quelques jours que devaient durer les combats.
De l’autre côté, on accusait une politique délibérée de terreur exercée par les milices sionistes pour pousser les Palestiniens à la fuite, comme ce fut le cas lors du massacre de la population du village de Deir Yassin, commis en avril 1948 par les extrémistes de l’Irgoun.
Cette action a toutefois été condamnée aussitôt par l’Agence juive, qui n’y voit qu’un sinistre dérapage. Après des décennies de controverses, les historiens penchent aujourd’hui pour un mélange des deux récits, les circonstances ont varié, selon les endroits et les moments. Un fait demeure. Au moment où le jeune État hébreu célébrait avec émotion sa première année d’existence, entre 700 000 et 800 000 Palestiniens se pressaient dans des camps de réfugiés.
Une grande partie de leurs descendants y sont toujours.
François Reynaert. L’Obs N° 3090. 21/12/2023
Note : les différents articles postés ayant trait à Israël ne sont aucunement présent dans l’intention de faire prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants dans ce conflit israélo-palestinien.
Ils ne servent qu’à permettre de comprendre les raisons et enjeux de ce conflit… qui dure depuis bien plus longtemps que l’attribution d’une terre israélienne. MC
Une bonne chronique, qui remet l’histoire dans l’histoire