Un économiste en transition

traduire en langage claire les préoccupations climatiques…

Tout ce qui touche à nos activités quotidiennes est concassé en chiffres qui, agrégés en flux, semblent se détacher du monde physique en une sorte de danse circulaire. Qu’en est-il de réalités aussi préoccupantes que les « limites planétaires » telles que l’acidification des océans ou le changement climatique ?

Eh bien, elles font partie de la réflexion, mais sous l’angle d’« externalités négatives » qu’il s’agirait de réintégrer dans les mécanismes de marché en donnant, par exemple, un prix à la pollution ; stimulés par cet aiguillon, le progrès technique et la substitution d’une ressource à une autre nous permettraient de surmonter la crise.

Devant tant d’obstination à poursuivre avec les mêmes recettes, nombre de militants écologistes ironisent sur ces économistes « qui réchauffent la planète » (1) et débattent de la croissance comme l’on débattait de la nature du Christ (est-il homme ? dieu ? mi-homme mi-dieu ?) au V siècle.

Cette impression de déconnexion s’estompe lorsque l’on ouvre « Carbone fossile, carbone vivant », le nouveau livre de Christian de Perthuis.

Dès le prologue, cet économiste raconte comment il en est arrivé à remettre sur le métier certains des présupposés les plus ancrés de sa discipline. Dans la théorie classique, l’abondance est la finalité, l’économie doit permettre de surmonter la rareté, et l’équité concerne l’accès à ces biens.

Selon lui, la crise climatique renverse cette perspective : il s’agit désormais « d’introduire de la rareté pour limiter l’abondance des biens qui est à la source du trop-plein de gaz à effet de serre ».

N’ayons pas peur des mots, il s’agit d’un « rationnement » et l’économiste est là pour s’assurer qu’il soit équitable, qu’il ne prive personne de l’essentiel.

Un passeur

[…] Christian de Perthuis est ce passeur [qui] ne jette pas sa formation aux orties, mais en rappelle les limites : « Le problème n’est pas tant les économistes que la systématisation de la théorie des marchés par les dirigeants politiques, alors que ces derniers devraient aussi prendre conseil auprès des anthropologues, des sociologues ou des économistes hétérodoxes. »

[dès 2011] il s’intéresse à ce qui est devenu l’alpha et l’oméga des politiques climatiques : le marché des quotas de carbone (on rationne par les quantités) et la taxe carbone (on rationne par les prix). « Ça n’a l’air de rien, mais on crée une marchandise, un marché, je trouvais cela intellectuellement passionnant ». Il devient-avec Denny Ellerman du MIT et Frank Convery de l’université de Dublin — l’un des spécialistes de ce sujet et crée en 2010 la chaire « Économie du climat » à l’université Paris-Dauphine.

[…]

Pour lui ce « signal prix », quand il ne touche pas de manière disproportionnée les moins aisés, reste le meilleur outil pour nous faire basculer dans la décarbonation.

Une autre possibilité, avancée par d’autres chercheurs, serait de rationner le carbone par les quantités au niveau individuel.

Vous auriez ainsi un budget « carbone » annuel à ne pas dépasser sauf à devoir racheter à d’autres des crédits : « Ce serait très compliqué, avec des risques élevés de fraude, et ça ne couvrirait pas bien les émissions non directement liées au chauffage des domiciles et à l’usage des véhicules individuels », objecte le spécialiste.

Une lente mue

En suivant la carrière de Christian de Perthuis, qui se décrit comme un « hybride », on a l’impression d’assister à une mue, une lente décantation vers une tentative de réconciliation entre ces deux sœurs ennemies que sont l’écologie et l’économie.

En 2013, il cosigne « le Capital vert », un livre encore imprégné du vocabulaire de la « croissance verte ». Aujourd’hui, il se dit « agnostique » quant à la question de la croissance.

[…]

Dans « Carbone fossile, carbone vivant », Christian de Perthuis s’inquiète ainsi de notre confiance collective dans les « puits de carbone naturels » tels que les forêts, les océans ou les zones humides. Des climatologues alertent sur une potentielle inversion : dégradés, ces écosystèmes peuvent émettre du CO3.

Si la spirale s’enclenche et que le réchauffement devient incontrôlable, il est possible que nous nous en remettions aveuglément à la géo-ingénierie solaire, qui a fourni à l’économiste la trame d’un polar publié en 2021 : « Ils voulaient refroidir la Terre » (éd. Librinova), y est imaginé le meurtre d’un scientifique qui envisageait de placer dans l’espace des miroirs pour réfléchir une partie du rayonnement solaire et ainsi faire baisser les températures sur notre planète. De la science-fiction ?

En septembre, trois jours après la parution du dernier livre de Christian de Perthuis, la Climate Overshoot Commission, présidée par le Français Pascal Lamy, publiait son rapport réprouvant « toute utilisation prématurée » de cette « modification du rayonnement solaire » mais « encourageant la poursuite des recherches ».

Peut-être qu’un jour, ayant échoué à ramener l’économie sur Terre, nous essaierons de faire rentrer la réalité dans l’économie en tentant de voiler le Soleil…


D’après un article de Rémi Noyon. L’Obs. N° 3087. 30/11/2023


(1) « Comment les économistes réchauffent la planète » par Antonin Pottier. Seuil, 2016.


Bien évidemment, c’est la vision d’une personne… et comme nous le disons habituellement elle n’engage que lui. MC


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