Edwige Chirouter. Professeure de philosophie, nous explique en quoi cette discipline est enrichissante.
- Charlie Hebdo : En quoi consiste votre chaire à l’Unesco consacrée à la philosophie avec les enfants ?
Edwige Chirouter : Cette chaire, créée en 2016, est une convention entre l’université de Nantes et l’Unesco. L’Unesco apporte son logo, et c’est une reconnaissance qui ouvre des portes pour favoriser le développement de cette discipline dans le monde entier. La philo pour enfants est née dans les années 1970 grâce à l’Américain Matthew Lipman, qui se demandait comment la démocratie pouvait survivre à la barbarie de la Seconde Guerre mondiale.
Pour ma part, j’organise des actions dans de nombreux pays, où je participe à des colloques et où je forme des enseignants. Je suis récemment allée au Sénégal, au Mexique et en Égypte.
- Dans ces ateliers de philo pour enfants, abordez-vous des thèmes Liés à l’actualité ?
On peut parler de l’actualité, mais toujours en faisant un pas de côté. Par exemple, on ne va pas parler du conflit israélo-palestinien, mais du concept de guerre. Ou bien on ne débat pas de l’existence de Dieu, mais de la différence entre savoir et croyance. Il ne s’agit pas d’attaquer de front le vécu des enfants, mais de les amener à réfléchir en mettant au maximum à l’écart leur vécu intime.
- Organisez-vous ce genre de formations dans les pays islamistes, et si oui, quel en est l’accueil ?
Oui, nous faisons cela dans tous les pays. Par exemple, j’ai assuré des formations de philo pour enfants en Mauritanie, avec des enseignants locaux. Et aussi à la bibliothèque d’Alexandrie, ce qui est un symbole très fort. Je vais même en Arabie saoudite, où une femme a créé des ateliers mixtes, avec garçons et filles. La philosophie pour enfants n’est pas inscrite dans les programmes scolaires, mais il y a partout des gens qui veulent en faire.
- Quel type de questions abordez-vous ?
Les thèmes sont très variés. Par exemple, qu’est-ce que l’art ? ou le beau ? Ou encore, faut-il toujours dire ta vérité ? Dans ce cas précis, on peut arriver à l’idée qu’il est bon de mentir, par exemple pour ne pas faire de peine à ses parents si on reçoit de leur part un cadeau pourri. On travaille aussi avec la littérature : par exemple, dans Les Misérables, de Victor Hugo, le curé ment pour protéger Jean Valjean.
Pour parler de la justice, on peut aborder le mythe de Platon l’anneau de Gygès, anneau qui rend invisible. Cela permet de poser la question : pourrait-on faire n’importe quoi si on était invisible ? Et dans ce cas, à quoi ressemblerait un monde sans lois ?
- Quel rapport entretenez-vous avec l’enseignement académique de la philosophie ?
Les inspecteurs généraux de philosophie sont souvent hostiles à ta philosophie pour enfants, car ils ont une vision très conservatrice. Ils sont méfiants, pour eux, la philosophie, c’est forcément la lecture des grands textes. On fait de la philo quelque chose d’intello. Et pourtant, Montaigne se demandait déjà pourquoi on n’en faisait pas avec les enfants, car selon lui, «il n’y a rien de plus folâtre ».
Cet élitisme se manifeste particulièrement au lycée. La philosophie est obligatoire dans les classes de terminale, sauf pour les bacs professionnels. C’est un affront aux élèves de bacs pros, car c’est comme si on leur disait : pour vous, cela ne sert à rien de penser.
- Dans les médias, la philosophie est généralement associée à des figures comme Bernard-Henri Lévy ou Michel Onfray : qu’est-ce que cela vous évoque ?
Les philosophes connus sont les seuls à être invités, alors qu’il y en a bien d’autres, mais qui ne sont pas médiatiques, comme Claire Marin ou Michaël Fcessel. Ceux-là sont rarement conviés, car tes journalistes se disent qu’ils vont être chiants. Et puis, contrairement à des gens comme BHLou Raphaël Enthoven, qui viennent du monde de l’édition, ils n’ont pas les bons réseaux et les 06 qu’il faut.
Même quand Gabriel Attal, au Sénat et lors de son passage dans l’émission C dans l’air, a parlé de philo pour enfants, il a cité Frédéric Lenoir, lui aussi philosophe médiatique, plutôt que des confrères qui travaillent vraiment sur le sujet.
Le comble, c’est que Gabriel Attal instrumentalise la philo pour proposer des cours d’empathie, alors que ce gouvernement est le premier à manquer d’empathie en détruisant l’école et en manifestant du mépris à l’égard du monde de l’éducation.
Edwige Chirouter. Professeure à l’université de Nantes et titulaire de La chaire de l’Unesco dédiée à la philosophie avec les enfants.
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Propos recueillis par Antonio Fischetti. Charlie hebdo. 29/11/2023
Ouvrir l’esprit des enfants en leur proposant des pistes de réflexion, je dis oui