L’historien Vincent Lemire, spécialiste du Moyen-Orient, retrace un siècle d’affrontements dans le berceau des trois monothéismes. Et évoque l’espoir paradoxal d’une issue
[La] terre [du Moyen-Orient] a été dominée par de nombreux empires depuis quatre mille ans. Cette guerre israelo-palestinienne n’est donc pas une nouveauté…
Cette région est une mosaïque de peuples, de cultures, de religions, où les heurts n’ont effectivement pas manqué. Mais tant qu’elle a été intégrée à de grands empires (Egypte, Byzance, Mamelouks, Ottomans…), ces différentes communautés ont pu coexister. Le seul moment où la coexistence a été impossible, c’est lorsque les croisés ont voulu s’y installer en supprimant tout ce qui n’était pas catholique latin. Et ça s’est très mal terminé pour eux ! […]
Depuis le 7octobre, on assiste au retour d’un conflit qui empoisonne le monde depuis des décennies. Y a-t-il quelque chose de différent cette fois ?
Aujourd’hui s’ouvre une nouvelle phase d’un conflit né au tournant des XIXe et XXe siècles, lorsque les empires se sont effacés et que le projet sioniste s’est heurté au nationalisme palestinien. Tout le XXe siècle en a été marqué. Il y a d’abord eu la genèse de deux projets nationaux concurrents. Puis une phase de fort investissement des instances internationales, avec le mandat britannique décrété par la Société des Nations après 1917, puis le vote de l’ONU de 1947.
Ensuite est apparu le « conflit israélo-arabe » des années 1950-1970, une phase de guerres conventionnelles entre Etats. Suivie par une période où les Intifadas alternaient avec des phases de négociations, dont l’Autorité palestinienne et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) étaient le pivot.
Le 7octobre 2023 marque le début du cinquième acte, celui du dénouement : les risques sont devenus tellement extrêmes, et les acteurs à ce point incapables d’envisager une issue, que la communauté internationale est appelée à se mobiliser pour proposer des solutions créatives.
- Les leaders mondiaux parlent de nouveau de la solution à deux Etats.
Depuis les années 1920, ily a deux schémas sur la table :
- un Etat binational, où Juifs et Palestiniens vivent ensemble dans un Etat unique – on voit bien qu’il n’est plus envisageable.
- une partition territoriale en deux Etats homogènes, elle aussi impraticable, à cause des 750 000 colons juifs en Cisjordanie et à Jérusalem-Est
Il faut donc avancer vers un nouvel horizon.
- Lequel ?
La solution la plus prometteuse est celle dite « One Homeland, Two States » – un territoire, deux Etats. L’absence d’un Etat capable de représenter, de protéger et de contrôler les Palestiniens constitue en effet une menace pour les deux populations, y compris pour la sécurité d’Israël. La solution serait donc deux Etats, deux citoyennetés, deux Parlements, deux fiscalités, deux administrations, mais avec des populations en partie mêlées sur les mêmes territoires, par la force des choses.
- Cette coexistence est-elle encore imaginable après le 7 octobre ?
Oui, car il existerait bien deux entités étatiques. Aujourd’hui, de facto, il n’y a qu’un seul Etat de la mer au Jourdain, l’Etat israélien – une seule armée, une seule frontière internationale, une seule monnaie – où vivent 7 millions de Juifs israéliens et autant de Palestiniens. Seuls les Israéliens ont droit à une représentation et à une protection.
Les Palestiniens doivent avoir un Etat qui leur garantisse les mêmes droits… et les mêmes devoirs. Et chacun de ces deux Etats doit être en mesure de reprendre le contrôle de sa propre population, extrémistes compris. Pour cela, il faut faire évoluer le cadre classique de l’Etat-nation.
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- La séquence que l’on vit depuis deux mois ne renforce-t-elle pas les extrémistes israéliens ?
A court terme, c’est certain. Mais l’extrême droite se heurte à un immense paradoxe : en accélérant la colonisation, elle travaille concrètement à l’avènement d’un Etat binational. Si la Cisjordanie est annexée comme le souhaitent les colons, ils auront créé un Etat dans lequel les Palestiniens passeront de 20 % à 50 % de la population.
Les juifs extrémistes prétendent qu’ils peuvent les contrôler par l’instauration d’un apartheid officiellement assumé.
L’histoire nous enseigne qu’ils se trompent, et qu’ils font courir un risque existentiel à la population israélienne. En fait, ils ont jeté aux orties le coeur du projet sioniste qui consistait à mettre en sécurité les juifs de la diaspora menacés par l’antisémitisme, au profit de leur projet messianique : conquérir toute la terre d’Israël afin que le Messie puisse advenir.
On aurait tort d’y voir un simple folklore délirant. Cet imaginaire fabrique du réel. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une vision eschatologique déchire la région : si les croisés ont voulu conquérir la Terre sainte, la « purifier » des musulmans, des juifs et des « mauvais chrétiens », c’était aussi pour hâter le retour du Christ.
- Et côté palestinien, ces solutions « créatives » trouvent-elles un écho ?
Oui. De plus en plus de jeunes militants palestiniens pensent qu’Arafat a été piégé et a perdu son pari – abandonner la revendication d’une souveraineté palestinienne de la mer au Jourdain, en échange d’un Etat souverain sur 22 % du territoire. Ils savent qu’une partie des colons ne partiront jamais. Qu’il faut donc se battre pour que les Palestiniens obtiennent les mêmes droits que les Israéliens, soit dans le cadre d’un Etat binational, soit dans le cadre de deux Etats fédérés. Ces projets alternatifs ont donné lieu à de nombreux rapports et études, qui sont sur la table de toutes les chancelleries. Aux Etats-Unis, ils sont relayés par la communauté juive progressiste et par de nombreux membres de la diaspora palestinienne.
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- L’année 2024 est donc lourde d’incertitudes…
On va continuer d’assister à des horreurs, et le risque est grand de voir le monde vriller totalement en 2024 : Trump réélu, les messianiques au pouvoir en Israël, le Hamas revigoré, rejoint par le Hezbollah… Mais le niveau de risque est tel que les consciences s’activent. Même si Biden était battu en novembre, il agira jusqu’à la transmission du pouvoir en janvier 2025. Cela laisse un an, ce qui, à l’échelle de ce qui se passe depuis le 7 octobre, est une éternité. Le pire est devant nous, mais le pire n’est jamais sûr.
Ursula Gauthier. L’Obs (Extraits) n° 3090. 21/12/2023
2 états se partageant un même territoire la Cisjordanie, c’est la spoliation des palestiniens qui est entérinée. Je vois mal les Palestiniens accepter de partager la petite Cisjordanie. Et face à un état surarmé l’état palestinien ne pourra pas protéger ses citoyens face aux empiètements continuels des colons. Israël doit évacuer Jérusalem est et la Cisjordanie et en refusant Israël prend le risque de l’inversion du rapport de force.
Bien évidemment, Bernard, et comme d’habitude sur ce blog, cet article est posté au titre de l’information pluridirectionnelle.
Il me semble indispensable de faire connaître tous les avis provenant de différentes sources, différentes réflexions ou analyses tant sur cet événement que sur d’autres, voire d’autres sujets d’actualités.
Bien sûr, chacune, chacun est en droit d’avoir son avis sur le sujet. Le règlement de ce conflit ouvert depuis 1945, se doit d’être résolu un jour.
Amitiés