La France connaît…

… une régression démocratique irréfragable

[…] Alors que la société française, sous la féroce férule d’Emmanuel Macron, paraît s’approcher des sociétés de surveillance et semble parfois toucher à l’asphyxie démocratique, nous avons voulu interroger ce penseur des affres civiques contemporaines. Et nous avons été heureusement surpris par la radicalité judicieuse de son propos…

Le journaliste Antoine Perraud, s’entretien avec le philosophe Marc Crépon (1) Source (Courts extraits)

  • Comment expliquez-vous la régression démocratique ressentie en France à l’heure actuelle ?

Marc Crépon : Si les institutions de la Ve République favorisent une pratique extrêmement verticale du pouvoir, de la part d’un chef de l’État aux empiètements exorbitants, Emmanuel Macron en abuse.

Jamais nous n’avions vécu une présidence aussi arrogante, autoritaire, rétive à toute discussion ou forme collégiale – au point de mépriser les corps intermédiaires jusqu’à vouloir les effacer.

[…]

  • Toutefois, un président vulgaire comme Sarkozy ou un ordinaire comme Hollande n’ont pas été jugés assez « dignes » de la magistrature suprême…

C’est très exactement ce que Paul Ricœur appelait « le paradoxe du politique ». Nous attendons des décisions d’un pouvoir vertical ; incarné ; en surplomb. Et le président Hollande était effectivement moqué pour se prévaloir « d’habits trop grands pour lui ».

Dans le même temps, nous vivons certaines prises de décision comme des intrusions intolérables dans nos existences : le confinement et les retraites en sont les exemples les plus frappants.

D’où le compromis à trouver entre la verticalité et des formes d’horizontalité, c’est-à-dire de partage de la parole et même du pouvoir. Mais ce qui caractérise l’action de l’actuel pourvoir exécutif, c’est qu’un tel équilibre est rompu. Le constat s’impose : aucun dialogue avec les syndicats. Et les voix associatives – quand elles peuvent s’exprimer – si peu entendues, encore moins écoutées.

Pour couronner le tout, voici un pouvoir qui tente de créer des formes d’horizontalité alternatives, factices, très contrôlées, qui ne trompent personne – qu’il s’agisse du prétendu « grand débat » à la suite de la crise des « gilets jaunes », ou de ces Conventions dites « citoyennes » sur les questions de la fin de vie ou du climat…

Un chef d’État démocratique et son équipe sont comptables de l’attachement des citoyens à la démocratie.

  • Cela tient donc du simulacre ?

Oui, dans la mesure où nous sommes arrivés au bout d’un processus inquiétant : les différents pouvoirs – le président et les députés en premier lieu – sont élus par une partie de plus en plus réduite du corps électoral.

Or le pouvoir invoque en permanence sa légitimité démocratique – il a effectivement été désigné par les suffrages exprimés de façon régulière –, mais cette légitimité s’avère fragile et contestable. La démocratie ne se limite pas à la conquête du pouvoir.

Tout est affaire de pratique du pouvoir, au quotidien. Un chef d’État démocratique et son équipe sont comptables de l’attachement des citoyens à la démocratie. Leur gouvernance doit nous convaincre qu’ils préservent et protègent ce qui demeure le meilleur régime possible.

D’où la distorsion ressentie aujourd’hui, puisque les pratiques de pouvoir, en France, brouillent les frontières et semblent s’indexer sur les régimes autoritaires, voire totalitaires.

[…]

  • Les appareils répressifs jouent-ils un rôle démesuré ?

La démocratie suppose que l’on reconnaisse à l’État de détenir, légitimement, le monopole de la violence – pour citer Max Weber. Or la légitimité vole en éclats chaque fois que la police sort de son ordre, fait la loi, s’affranchit du droit – ou même l’invente. Le peuple conteste alors, à raison, cette légitimité battue en brèche. La confiance n’existe plus.

Dans un régime non démocratique, personne ne se préoccupe de cette légitimité, qui n’a pas lieu d’être : l’État exerce le monopole de la violence à coups d’arrestations arbitraires, de répressions policières effrénées, etc.

Voilà pour moi la grande menace qui pèse sur nous : elle s’inscrit sous nos yeux dans les pratiques du pouvoir et prédispose au pire.

  • D’autant que la contestation se retrouve criminalisée…

Criminalisée au nom de « l’ordre », décrété supérieur, juste et protecteur. Tel était l’objet du discours prononcé par Emmanuel Macron, censé rendre hommage à Toussaint Louverture le 27 avril au fort de Joux.

Or ce qui caractérise la démocratie, c’est de donner droit à une inadéquation entre les besoins de la société et la façon dont l’État prétend les satisfaire. Un tel décalage est essentiel.

[…]

Le mantra du gouvernement consiste à se poser en expert achevé pour asséner, sans discussion possible : « Laissez-nous gouverner en paix, tellement nous savons ce que nous faisons ; mieux que quiconque. » Voilà l’essence même d’un régime non démocratique.

Dès qu’une telle vision s’impose, face à toute revendication, comme une réponse toute faite, quasi automatique, alors on entre dans cette zone grise, cette porosité entre démocratie et « dictature ».

Il y a eu un soulèvement extraordinaire de la société française pour échapper à cette mélancolie de l’histoire et pour recréer de l’horizontalité politique : le mouvement des gilets jaunes.

[…]

Voilà ce […] qu’engendrent aujourd’hui, me semble-t-il, aussi bien les régimes labellisés autoritaires que les démocraties qui n’en sont déjà plus.

Il faut montrer, jusqu’à produire de l’effroi, ce qu’il en coûte d’aller manifester, de contester, de résister.

[…] le pouvoir ne cesse de délégitimer les cortèges : en minorant leur nombre, en rabâchant qu’ils sont manipulés. Et ce, tout en les infantilisant : « Nous nous sommes mal fait comprendre, il y a eu un déficit d’explications », etc.

D’autre part, et surtout, la déconsidération de la vox populi ne suffisant plus, il y a une volonté délibérée de la réduire par la peur. En donnant une visibilité accrue aux forces de police, mais aussi à ce qu’elles sont capables de faire. Il faut montrer, jusqu’à produire de l’effroi, ce qu’il en coûte d’aller manifester, de contester, de résister…

[…]

Non seulement le président de la République destitue symboliquement sa première ministre et son gouvernement, mais il rejette toute autonomie de jugement chez ceux qui s’insurgent contre sa réforme : ils ne savent pas ce qu’ils font, ils ne sont pas suffisamment ni correctement informés.

La démophobie du pouvoir actuel, qui lui fait nier la légitimité populaire et l’oblige à passer au stade permanent de la répression, fait entrer la France de plain-pied dans cette zone poreuse qui ne nous distingue plus tout à fait des régimes antidémocratiques, où la répression brutale et les arrestations à tout-va s’avèrent les seules réponses à la contestation.

[…]


  1. MarcMarc Crépon, 61 ans, enseigne la philosophie – dont il a longtemps dirigé le département – à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, qu’il n’a guère quittée depuis qu’il l’intégra, en 1984.

Invitation à examiner l’intégralité de cet article via le LIEN


2 réflexions sur “La France connaît…

  1. bernarddominik 03/05/2023 / 8h23

    La constitution n’est pas respectée par l’usage du pouvoir de Macron et le conseil constitutionnel ne fait rien. Ça montre bien l’illegitimité de ce CC choisi par ceux qu’il est censé contrôler. C’est donc bien la constitution qui est à revoir.

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