Pression et sentiments

Comment aime-t-on, aujourd’hui en France, quand on a 14/16 ans ?

Isabelle Clair, sociologue et directrice de recherches au CNRS, signe Les Choses sérieuses, une enquête fleuve et passionnante sur les amours adolescentes.

Durant deux décennies, elle a observé l’éclosion des sentiments et la découverte de la sexualité dans différents milieux sociaux : en banlieue francilienne, en milieu rural et au sein de la bourgeoisie parisienne. […]

En quoi les amours adolescentes sont-elles déjà des « choses sérieuses » ?

[…] Une entrée dans la vie amoureuse implique une entrée dans la sexualité, et ce n’est pas anodin. Les filles se transforment en femmes, et les garçons en hommes. Ce moment cristallise beaucoup d’attentes et de désirs, mais aussi de craintes et de dangers objectifs. Tout cela confère du sérieux à ces choses. L’idée que les amours adolescentes en seraient dénuées est un point de vue adulte, très répandu : on remise dans le passé nos propres histoires, bien qu’elles soient assez fondatrices. […]

Vous dites qu’à partir de 14 ans une fille seule commence à être perçue comme « célibataire »…

Le terme s’immisce dans leur discours. […] À partir de 14 ans, la solitude devient un problème, la marque d’un manque. C’est vrai surtout pour les filles, dont on dit alors en effet qu’elles « entrent en célibat ». Cette norme-ci pèse moins sur les garçons.

Quel sens donne-t-on au couple selon que l’on est, justement, une fille ou un garçon ?

L’âge est une variable fondamentale. […] Si la puberté reste assez floue chez les garçons, elle sexualise le corps des filles, de façon visible. Et celles-ci sont très vite construites en objets de désir ou de disqualification sexuelle.

Pour elles, le couple revêt alors un enjeu très particulier, y compris quand elles ne sont pas amoureuses : il donne le gage de l’amour et fournit un cadre de respectabilité à leur activité sexuelle. Il s’agit avant tout d’échapper à ce que j’appelle le « stigmate de la pute » susceptible de les frapper toutes, sans exception. […]

Et pour les garçons?

Pour eux, former un couple avec une fille est surtout un gage d’hétérosexualité. Les garçons doivent prouver qu’ils désirent le bon objet. Ils sont donc, eux aussi, poussés à se soumettre à un critère de respectabilité, mais avec une différence notable par rapport aux filles : leur stigmatisation n’est ni collective ni systématique, c’est une sorte de soupçon individuel. Ils peuvent déchoir de leur statut d’« homme » à cause d’une façon de se tenir, ou de passions jugées peu masculines… […]

À l’inverse, chez les filles, certaines revendiquent une expérience homosexuelle…

Attention, assumer son homosexualité reste globalement difficile, mais de façon différenciée en fonction du milieu social. Quand j’ai travaillé au sein de la banlieue parisienne et de classes populaires rurales, aucune jeune fille ne m’a signalé avoir eu des contacts sexuels de ce type. Dans la bourgeoisie progressiste, en revanche, l’entrée dans la sexualité avec d’autres filles peut être verbalisée, valorisée, et même conjugalisée. Dans ce contexte-ci, il n’est pas rare que des couples s’affichent dans l’enceinte du lycée. Par contre, ces jeunes filles ne se définissent jamais comme lesbiennes. Donc leur couple est acceptable pour les autres, parce que perçu comme une parenthèse — même si ce n’est évidemment pas toujours le cas. Cela relève d’une attitude gay friendly [amicale envers les gays, ndlr], devenue une morale de classe dans la bourgeoisie, qui tient à se distinguer du reste de la société et en particulier des classes populaires. Se prévaloir de cette attitude gay friendly, même si elle est réelle, relève donc d’un positionnement politique et social. […]

[…]


Propos recueillis par Julia Vergely. Télérama (Extraits) N° 3822 – 12/04/2023


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.