« Si l’on s’offrait un petit apéro ? », propose Anne-Claire Coudray sur TF1.
- Comment refuser « un rituel auquel sacrifieraient neuf Français sur dix » ?
- Le reporter insiste : « Il est temps d’aborder le vrai grand titre de l’actualité. »
- Un titre à la portée existentielle : « Les Français ont-ils inventé l’apéro ? »
- L’enquête débute dans le salon d’une famille.
« Plus qu’un rituel, c’est, dites-vous, un art de vivre à la française ». À base de charcuterie et de boissons alcoolisées, attestent des plans serrés. « Ça fait partie de notre culture, clame le grand-père. C’est intergénérationnel, c’est immuable. » Autant que la fermentation du raisin.
Son rejeton, ou gendre, célèbre « le côté très rituel, très français ».
Sur des archives de 1980, le journaliste livre une statistique aussi dénuée de source que son reportage d’eau. « Un Français sur deux prend l’apéritif au moins une fois par semaine. D’où sans doute la réputation de bons vivants qui nous colle à la peau ».
Et les maladies cardio-vasculaires qui nous collent aux artères. « Le pastis, c’est une boisson pour les grandes personnes, bafouille une écolière du temps jadis. Mais, si l’on en boit trop, comme mon papi qui adore ça, il en boit plein… » Son laïus s’évapore dans les rires.
La satire des alcooliques est un ingrédient premier de l’humour gaulois. Plus loin dans le temps, en 1973, un couple de personnes âgées estime déjà : « Ça, c’est la France, quoi. — Une bonne bouteille ».
« Pourtant, déplore le journaliste, le terme « apéritif » n’est pas français, il vient de la Rome antique. En latin, aperire signifie « ouvrir » ». Flash-back au Moyen Âge avec ses « médicaments à base de plantes, des alcools prescrits par les médecins ».
Un historien précise : « L’apéritif deviendra un produit de plaisir à partir de la montée de la bourgeoisie, à la fin du XVIIIe siècle ».
« Qu’importe si l’apéro n’est pas une invention tricolore », revoici pinard et cochonnaille en plans serrés. Ce reportage doit ravir les groupuscules d’extrême droite qui organisent des apéros saucisson-vin rouge pour en exclure juifs et musulmans. « Il existe une Fédération française de l’apéritif, Paul et ses amis ont fondé ces commerces à l’esthétique franchouillarde, mais soignée. » TF1 en assure la publicité. « Tous les produits pour l’apéro en un seul lieu, pavoise le patron. La partie terrines, la partie végétarienne, les charcuteries et fromages à la découpe. Il y a évidemment l’incontournable saucisson. »
Cochon qui s’en dédie. « Tous nos spiritueux sont français ». Voilà des boutiques où le grand remplacement n’a pas cours. En témoignent les « produits dérivés », tee-shirts aux saucissons et ballon de rouge stylisés. « On a aussi des cochonnets ». On ne perd pas la boule. Le commerçant encense « chaque région de France », ses « terroirs d’apéro » peuplés de « vignerons », « brasseurs », « charcutiers ». La caméra zoome sur des bouteilles aux armes de l’enseigne et aux appellations évocatrices (« il jouait du pinot debout »).
Le reporter introduit « le meilleur ambassadeur de cet amour de la bonne table, Jason Chicandier, humoriste épicurien ».
Une sorte d’influenceur apéro dont est présentée une vidéo. « Quand il y a une bouteille et que l’on est huit, c’est un mauvais apéro. Je commence à avoir des sueurs froides, la peur du manque. Il faut qu’il y ait beaucoup. Un bon apéro, c’est beaucoup, un pitoyable apéro, c’est très peu. »
- Le journaliste y voit matière à servir la sommation réglementaire : « Même si vos amis sont généreux, consommez avec modération ».
Retour au youtubeur. « L’important, dit-il, ce n’est pas l’ivresse, mais la camaraderie. Ce bar-PMU près de Saint-Étienne est pour lui source d’inspiration ». « À nous! — Santé! », trinquent les clients. « Ici, se réjouit Jason, c’est le pouls de tout ce qui se passe, un peu de politique, un peu de sport… »
Comme sur le plateau de CNews. « C’est cette France un peu éternelle, unique, cette France de village, où tout se joue ».
Loin des cités bourrées d’envahisseurs. « Ce que j’adore, ce sont les mecs qui vont chercher le pain et qui reviennent trois heures et demie après ».
Quand Bobonne a couché les gosses et fini de cuisiner.
Le journaliste conclut : « Et si l’apéritif, c’était une certaine idée de l’identité française ?»
Une idée très identitaire
Samuel Gontier. Télérama. N° 3822. 12/04/2023
Note : à saisir l’aspect bon enfant de cet article, cache une description de la société actuelle, franchouillarde, excessivement axée sur les pensées identitaires d’un des partis de l’extrême droite. MC