Mon vieux et Moi – 8 (suite)

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Il me demande de rester. Après un moment auprès de lui, je lui dis :

  • Et la lumière, Léo, si on l’éteignait ?

Dès qu’il me croit endormi, il rallume.

Une nuit, il s’est mis à fredonner pour ne plus jamais s’arrêter par la suite. On dirait des comptines pour enfants. L’entendre chantonner en boucle l’ébauche d’un couplet me donne l’envie irrépressible de lui en fournir le refrain. J’évite de me mettre des bouchons dans les oreilles, par précaution. C’est ainsi que, depuis son retour à la maison, je ne ferme plus l’oeil de la nuit. Il se lève sans arrêt, sans raison, et je ne peux m’empêcher de le suivre, par précaution.

Durant la journée, je ne sors que par nécessité.

Gagné par la fatigue, je m’endors n’importe où : dans le bus ou encore sur les chiottes. Les gens du CLSC m’avaient pourtant prévenu de faire attention à moi…

Il arpente la maison en toisant ses mains, paumes vers le haut, paumes vers le bas, pas du tout convaincu qu’il s’agisse des siennes. Il ouvre toujours ses écoeurantes conserves au thon et au poulet, pour ensuite les disposer aux endroits stratégiques. Il appelle le chat… sans résultat. Il s’inquiète.

  • Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ?

Je surveille pour ne pas qu’il empoisonne l’autre bête.

Un matin, j’ai cru que Léo était mort. Sa chaise roulante était au milieu du corridor, avec lui dedans, immobile, la tête inclinée contre la poitrine… Je me suis approché par-derrière. Il attendait qu’une fourmi traverse.

Même si je les invite, les amis ne viennent plus à la maison. Désormais, les activités en groupe ont lieu ailleurs et sans moi. Je mène une vie sociale semblable à celle du hamster, moins le plaisir de la roue.

Je ne sors plus que pour me rendre à l’épicerie, à la banque et à la pharmacie. Si, par miracle, je croise un ancien collègue, celui-ci fait mine de ne pas me voir. Je n’ai plus qu’un seul et unique compagnon, que je comble de bonheur en lui rapportant une ou deux boîtes pour minou.

Un jour, j’en suis sûr, j’en dénicherai partout dans la maison, dans tous les recoins. Ce chat pourrait tenir un siège durant des mois. Léo aussi puisqu’il en mange. Je l’ai déjà surpris. Nous passons à table et il n’a plus d’appétit. Il mastique la bouche ouverte jusqu’à ce que ça tombe. Il n’avale que le dessert.

  • Faut manger, Léo, et autre chose que du Miss Miew.

Malgré cela, j’achète encore et toujours cette pâtée dégoûtante.

Aussitôt la mousse au chocolat engloutie, il devient inquiet. Tout en regardant par la fenêtre, il constate que la nuit approche.

  • Tu crois qu’il fera noir ?

Devant mon acquiescement silencieux, il quitte la table, roule jusqu’à sa chambre et allume. Cette chambre est maintenant la nôtre. Depuis peu, j’attends que les nuits finissent, étendu sur un lit pliant tout près du sien. Ma présence le réconforte.

Dès qu’il y a un bruit, il me demande d’aller voir ce qui se passe. Épuisé, je me déplace en me tenant aux murs afin de garder l’équilibre. C’est moi qui semble alors le plus troublé des deux. Une fois de retour, il me demande :

  • Qui c’était ?

Personne, rien, jamais ! Qui déambulerait en pleine nuit dans cette maison à part l’un de nous… et ceux qui s’amusent à remplacer les mains des honnêtes gens ?

Quand je réintègre mon lit, il me dit, tout en regardant mes dix doigts posés sur le drap :

  • Tu es brave, toi, mon vieux.

Ensuite, il attend l’arrivée du jour en sifflant du bout des lèvres, comme un enfant qui ne veut plus dormir.

Je n’en finis plus de nettoyer les taches d’urine. Je les suis maintenant à la trace, avec une brosse et du savon. Léo se relâche n’importe où : debout devant le miroir ou encore assis dans son fauteuil. Il retire ses sous-vêtements de protection dès qu’il en a l’occasion. La maison empeste l’ammoniaque.

Maintenant, Léo entame une période de rébellion. Dès que je l’installe devant la fenêtre, le reflet de sa propre image le trouble et il se met à engueuler le type qu’il y voit.

Sa vue faiblit un peu plus chaque jour. Il téléphone à la compagnie d’électricité pour se plaindre que le lampadaire de la rue n’éclaire plus suffisamment.

  • Je veux que ce soit comme avant, ne cesse-t-il de répéter.

Cette récrimination contient, à elle seule, toute la tragédie de celui qui se voit arraché à un monde qu’il aimait. La maladie nous traîne de force vers une destination que nous avons toujours évitée.

Un matin, fabulant et en larmes, il me congédie, en raison, dit-il, d’un manque de liquidité de l’entreprise.

Il vomit régulièrement. Même en l’empêchant de bouffer la nourriture pour chat, il dégueule toujours. Les médecins ont cru à une complication intestinale, puis, sans qu’on sache pourquoi, ça lui a passé. Rebondissant d’un diagnostic médical à un autre, on l’oblige à prendre de plus en plus de médicaments. Ses comprimés, tout colorés, ressemblent désormais à un paquet de M&M’s.

Je ne le quitte plus. Je crains le pire. Sa bienveillance s’estompe au même rythme que me gagne l’impatience. Épuisés l’un et l’autre, nous en sommes venus à égarer son dentier. C’est peut-être mieux comme ça : il avait commencé à me mordre. Il n’avale que l’essentiel, je change sa couche sans arrêt, c’est à n’y rien comprendre. Il ne veut plus que j’entre dans la chambre.

  • Les objets disparaissent, à force de recevoir n’importe qui, prétend-il.

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Un matin, je l’ai retrouvé sur le plancher, près du lit. On l’a hospitalisé durant quelques jours, mais personne ne semblait pouvoir faire quoi que ce soit pour améliorer son état. On l’envoyait d’un département à un autre, ajoutant chaque fois une feuille à son dossier. À quelques reprises, on m’a demandé mon approbation afin de lui injecter ceci plutôt que cela. Je me sentais hypocrite de prendre les décisions à son insu.

Devant le peu de résultats obtenus, j’ai décidé de le reprendre chez moi, malgré les recommandations des spécialistes. La tâche s’est avérée beaucoup plus lourde que je me l’étais imaginé. J’ai cru que j’allais y laisser ma peau. J’ai donc engagé un service de garde à la maison et je suis parti pour quatre jours de vacances. Après quarante-huit heures, j’étais de retour, rongé par le remords. Il ne me reconnaissait plus. J’ai remercié tout le monde et pris la relève, aussi abattu qu’auparavant, mais plus serein. J’avais compris que l’espoir d’un retour à une vie sensée venait de nous laisser tous les deux.

Léo doit maintenant prendre une lourde médication. Il dort vingt-trois heures par jour. Il a du sommeil à reprendre.

Un soir, je me suis allongé près de lui et j’ai lu, à haute voix, Le Vieil Homme et la Mer. « Quand le jour pointa, le vieux avait parcouru plus de chemin qu’il ne l’espérait… » Ensuite, j’ai parlé à mon père décédé. Plus tard, aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai eu une pensée pour le bureau, à cette période de ma vie où toute une équipe appuyait mes décisions.

Maintenant, je fais face à la prise de décision la plus difficile de ma vie, et je dois l’affronter seul.

Je ne connais presque rien de Léo et j’ai réussi à l’aimer. Je suis fier de moi. Bientôt, il me faudra le rendre. Il me semble que l’on ne fait que ça de notre vivant, abandonner ceux qu’on aime.


Pierre Gagnon


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