Mon vieux et moi – 10

Suite du paragraphe 9- LIEN

Anniversaire

C’est déjà l’hiver. La bagnole roule avec peine vers l’est. Léo est ensaché dans un manteau North Face tout neuf.

  • Tu devrais l’enlever, tu vas crever de chaleur.

La crainte de s’en départir à jamais empêche Léo de le retirer. Il consent à rabattre la capuche. Il siffle…

Depuis notre départ, j’arrive difficilement à tenir tête au blizzard. Il me faut sans cesse réduire notre vitesse. Les lames de neige se glissent entre les roues avant, puis font déraper celle de l’arrière. Comme dans une carriole, nous valsons d’un côté à l’autre de la route. À ce rythme, inutile d’espérer arriver avant la tombée de la nuit.

Tout ce que je souhaite, c’est qu’on ne soit pas en retard pour la célébration. Le grésil nous attaque de toutes parts. Le panorama se transforme en un tout opaque qui nous prend et nous porte. Ce décor est aussi magnifique inquiétant. Léo a remis son capuchon et s’est endormie. Seul le sommeil semble l’apaiser.

J’angoisse. Et si cette voiture tombait en panne maintenant, que je devais sortir chercher de l’aide et que je tardai à revenir… ?

Le vent reprend de la vigueur. Je me concentre sur la route plutôt que sur mon inquiétude. Très tôt, ce chemin n’en sera plus un. Pour l’instant, de lourds camions nous doublent comme en plein soleil. C’est à se demander s’ils ont seulement conscience de notre existence. L’autoroute n’est pas l’endroit où quémander de la pitié.

J’aperçois le panneau d’affichage annonçant Saint-Romuald. Mes nerfs se relâchent enfin. Un paysage arctique, voir lunaire, nous accueille. À 17 h 40, nous alunisson.

La neige a cessé de tomber mais le vent souffle toujours dangereusement. J’installe Léo dans le traîneau et nous commençons notre expédition sur une neige dure comme du béton. Léo et moi allons à la rencontre du fleuve. J’ai l’impression que le froid nous tient la main. Tout est immobile. La vie ce mure sous des couches et des couches de glace.

Léo affichant un regard d’halluciné, ressent soudain l’envie de partir.

  • Je veux rentrer maintenant.
  • Attends encore un peu, on vient d’arriver… et puis ton bateau va sûrement se pointer.

Il tremble. Je le prends contre moi pour le réchauffer, ensuite je ressers les cordons de son manteau et enfin, je l’embrasse… Je ne l’avais encore jamais fait.

Il se remet avec espoir à attendre l’objet de son désir. Le voilà présent qui veut se lever, et il y parvient. Fébrile, nous attendons la cérémonie. Bientôt, pour le plus grand bonheur de Léo, un pétrolier viendra fendre cette mer devenue rigide par -30° C.

Il soulèvera, comme de vulgaires biscuits secs, des pans entiers de glace de la taille d’une maison. Ceux-ci s’en passeront dans le désordre afin de lui ouvrir la voie et, si la chance nous sourit, le navire lancera son cri jusqu’à Québec. La tête renversée vers l’arrière, Léo et moi serons aux premières loges. Tous deux, nous serons habités par la fantastique impression que ce titan glisse à nos pieds. Mon ami croira que ce spectacle lui est personnellement destiné.

Pour l’instant, aucun navire à l’horizon. Et s’il achevait sa vie, lui aussi… pendant que nous attendons ici inutilement. Peut-être a-t-on conduit le visiteur, épuisée d’avoir sillonné tant de mer, sur une grève des Indes ou, comme une armée de fourmis, des hommes et des enfants pieds nus l’ont démembré, sans autre forme de procès. Je parie qu’il est déjà réduit à presque rien, sur une plage choyée deMumbai.

Plus près de nous, le corridor navigable est rétréci par la glace. Les rives opposés tentent de se rejoindre, à la mémoire des amants de l’époque du pont de glace.

À présent, nous sommes au large, tout près de l’eau. Les vents se retirent. Un grondement sourd et continu semble provenir de si loin que d’une galaxie voisine.

  • Écoute ça, Léo !

Nous entendons maintenant les glaces fissurées à des dizaines de mètres sous nos pieds. Une force grave et lente, semblables à des contrebasses en train de s’aimer… Du Wagner qui se compose.

Léo est debout, son manteau à ses pieds. La surprise est totale.

  • Tu vas mourir !
  • Je vais pisser… dit-il, au bord du désespoir.

Je m’approche pour le couvrir vers. Il a égaré une mitaine.

Épuisée, nous avançons lentement. On croirait voir des manchots sur une banquise. Nous arrivons à un abri, vestige d’une cache pour chasseur, qui semble avoir été abandonné la, juste pour nous. Léo et moi nous y blottissont, en attendant…

J’ai froid et il a faim, nous ne pourrons pas tenir encore bien longtemps. Tout ce trajet pour ça… si rien d’autre ne survient, nous n’aurons qu’à reprendre le chemin de la maison. Demain, il aura tout oublié, à part peut-être cette mitaine qui manque à l’appel.

Je ne parviens pas à lire l’heure sur ma montre tellement il fait noir et puis soudain, une lumière d’une intensité foudroyante illumine instantanément la région. Le flash géant d’un Polaroïd dirigé vers la terre depuis une autre planète.

  • Qu’est-ce que c’est ? demande Léo

j’aimerais bien lui répondre mais j’hésite entre une explosion et un incendie. Bien vite, je constate que nos vies sont hors de danger. Léo prononce des mots que je ne parviens pas à comprendre, et ces murmures me rappellent la prière de la cathédrale. La peur de Léo s’est dissipée le voilà maintenant qui sourit. Le reflet de la flamme danse sur ses héritiers humides. Il semble toujours prier.

Avec une voix brisée par l’émotion, je crie :

  • Bon anniversaire, Léo !

L’imposante flamme orangée de la raffinerie se dresse, fière, illuminant comme une chandelle la surface infinie et enneigée du sol. Devant nous, un gâteau grand comme le monde, rien que pour mon Léo.


Pierre Gagnon


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