Mon Vieux et moi – 3

Suite du paragraphe 2. Lien 

Vivre avec Léo.

Léo est très agréable à côtoyer, fait jamais la gueule. Volontaire, il participe à tout. Hier, c’est lui qui a coupé les pommes de terre. Bon, d’accord, on a soupé tard, et alors ?

À l’inverse, il lui arrive de s’engager dans une activité pour l’abandonner aussitôt, comme s’il se rappelait soudainement qu’il avait rendez-vous. Sans demander son reste, il rôle son fauteuil jusqu’à la fenêtre du boudoir, où il n’y a rien à voir.

Léo, lui, y perçoit de bien belles choses. Tellement que j’ai nommé cette pièce en cinéma maison.

Toute lumière éteinte, dans un silence absolu, il y fait des visionnements intérieurs. Peut-être voit-il ses premiers souliers neufs dans lequel ils parade fièrement sur un trottoir de bois… la brouette que lui a fabriquée son père… son chien jaune avec des oreilles molles…

A la suite de ces diversions, la chaise roulante se ramène. Il vient reprendre sa partie de cartes, fourbu par ses probables allers et retours dans le temps.

Il dit « prends garde » pour « fais attention », ou encore « s’estropier » pour « se blesser ». Il cite ses amis Théodore ou Excelia, des prénoms que l’on réentendra un jour, j’en suis certain, dès que la mode évoluera de nouveau vers le passé.

S’il s’adresse à moi, ces phrases se terminent par « mon vieux ». Cela me plaît assez ; le demi-siècle qui nous sépare ne semble occuper que peu d’espace.

Rien à voir avec mon père que je confondais fréquemment avec mon papi. Papa rageait, papy rigolait. J’avais six ans…

Léo ne finit pas de m’offrir son argent de poche. Il dit ne pas savoir quoi en faire. Il aura vécu sans, c’est une évidence. Il refuse de porter une bavette pour manger car, dit-il « ça fait malade ». Il préfère le tablier, il a des cheveux plein la tête. J’ignore comment il s’y prend mais j’aimerais le savoir.

Certains jours, en après-midi, il ne n’a envie de rien. Il s’installe alors au salon pour ne plus bouger. Je glisse un oreiller derrière son dos pour l’aider à tenir. Il attend quelqu’un… plus tard, devant l’évidence que personne ne viendra, il se remet en route pour sa chambre ou la salle de bains.

Voilà c’est tout. Ça s’appelle vieillir. Jamais on ne raconte ces choses-là, bien sûr. Ça n’intéresse personne

lorsque j’ai accueilli Léo chez moi, les amis ont cru que je n’allais pas tenir, que j’allais le retourner, avec le hamster. Mais dès leur première visite, ils sont étonnés et s’exclament qu’il est formidable. Je ne peux m’empêcher de me demander s’il pensait voir un monstre.

Pour finir, ils deviennent envieux :

  • c’est compliqué, la paperasse d’adoption ?

Mais l’envie leur passe dès qu’ils ouvrent la porte de l’armoire et tombe sur l’emballage de couches. Subitement, le golf à leur manque.

Ces retraités en devenir profitent de toutes les occasions pour venir évaluer mon degré de bonheur. Dans deux ans, ce sera leur tour de partir à la retraite. Déjà l’anxiété leur vole quelques heures de sommeil. Ils souhaitent que je les rassure. L’aventure de la retraite fait craindre le pire ; on nous promet le meilleur depuis si longtemps.

[…]

Fin momentanée de la narration. Suite demain


Pierre Gagnon


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