« Parce qu’ils prétendent s’occuper du bonheur des sociétés, les gouvernements s’arrogent le droit de passer au compte du profit et des pertes le malheur des hommes que leurs décisions provoquent ou que leurs négligences permettent. C’est un devoir de cette citoyenneté internationale de toujours faire valoir aux yeux et aux oreilles des gouvernements les malheurs des hommes dont il n’est pas vrai qu’ils ne sont pas responsables. Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir. »
Ce sont des phrases de Michel Foucault sur lesquelles je tombe en lisant ses Dits et écrits (tome IV). Elles proviennent d’une intervention publique de 1981 intitulée : « Face aux gouvernements, les droits de l’homme ». Je ne cesse de les relire et de me les répéter cette semaine, même si l’intolérable, qui est leur sujet, ne date pas de cette semaine, ni même de celle d’avant.
Mais lorsque l’extrême droite a pour projet d’arraisonner le monde occidental et de le faire plier à ses intérêts ségrégationnistes ; lorsque l’administration américaine, en se faisant le champion décomplexé de cette mise à sac, à la fois inspire et autorise les pulsions les plus criminelles chez les dirigeants ou apprentis dirigeants du néofascisme européen, l’intolérable prend de nouveau figure brûlante.
Le gangstérisme organisé de la police de l’immigration américaine (l’ICE) et son impunité auto-spectacularisée laissent présager de terrifiants emplois de la violence en Europe : ce « reste muet de la politique » que nous sommes se transformera bientôt, si nous ne trouvons rien ni personne à opposer à cette désinhibition, en pur et simple résidu, c’est-à-dire en victimes, en cadavres. Si, dans les soi-disant démocraties occidentales, le malheur n’est déjà plus qu’un reste, l’intolérable deviendra vite secondaire : il y aura des morts, comme à Minneapolis, et elles seront considérées comme inessentielles, voire collatérales.
La mort des citoyens est un dégât collatéral : c’est ce qui se déclame en ce moment aux États-Unis, c’est le discours du gouvernement fédéral, et c’est ce qu’on entendra de plus en plus en France, si l’extrême droite accède au pouvoir. Celle-ci a beau s’acheter des habits respectables, elle ne vise, dans sa rhétorique, ses habitudes et ses idées de division totale et absolue de la société, qu’à la guerre civile.
Il en a toujours été ainsi des factions qui déchiffrent le jeu social en termes de violence : partout ils ne voient qu’elle, parce que, précisément, c’est partout qu’ils projettent d’en appliquer la terreur criarde. Nous qui ne sommes déjà que trop « muets » de stupéfaction, d’impuissance, et peut-être aussi de paresse intellectuelle, ne les laissons pas faire de nous les « restes » de leur politique.
Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 28/01/2026