Les Français sont-ils (toujours) des branleurs ?

Voilà qu’une vieille rengaine fait son retour dans le débat tricolore. Les Français et les Françaises passeraient moins de temps à l’ouvrage que leurs homologues du monde entier. Des tire-au-flanc qu’il faudrait renvoyer fissa à l’usine !

Bertrand Martinot, de l’Institut Montaigne, donne dans cette interview, « SON » analyse.


Charlie Hebdo : Les Français bossent-ils vraiment moins que les autres ?

Bertrand Martinot : Il est assez difficile, en fait, de faire des comparaisons entre la France et les pays extra-européens, parce que les méthodes statistiques ne sont pas tout à fait les mêmes. Ce qu’on sait avec certitude, c’est que les Français en emploi, dans une année donnée et compte tenu de tout (congés, congés de maladie, heures sup, RTT), travaillent à peu près comme la moyenne de la zone euro. Il y a cependant deux différences avec la plupart des autres pays européens.

Premièrement, il y a beaucoup moins de gens qui travaillent en France en proportion de la population active. Et, deuxièmement, les salariés à temps plein, qui sont une sous-catégorie d’ensemble, travaillent effectivement moins que les autres. Pour l’expliquer, on peut avancer plusieurs hypothèses, notamment que les heures sup coûtent très cher en France, et peut-être aussi qu’il y a peu d’entreprises aujourd’hui dont les carnets de commandes nécessiteraient un surcroît d’activité.

Peut-on alors plutôt parler d’une différence de temps de travail entre les Européens et le reste du monde occidental ?

C’est vrai qu’il y a un vrai décrochage en termes de temps de travail entre l’Europe et les États-Unis, par exemple. Et ce n’est pas un hasard si, dans des pays comme l’Allemagne ou la Belgique, il y a actuellement des projets politiques visant à encourager les entreprises à avoir recours aux heures supplémentaires. C’est un vrai débat à susciter. En Europe, il y a eu un mouvement de baisse du temps de travail qui a commencé, assez massivement, à partir du début des années 1970, alors que les Américains n’ont quasiment pas plus de vacances actuellement qu’à cette époque-là. En moyenne, d’après Eurostat, le salarié français à temps plein effectue 120 heures de moins dans l’année que son homologue allemand, soit l’équivalent d’à peu près trois semaines. Cet écart est surtout dû à la différence concernant les congés.

Faudrait-il, comme les gouvernements successifs l’ont laissé entendre plusieurs fois, que nos compatriotes triment plus ?

Certes, il y a un certain nombre d’avantages à travailler plus, comme la hausse du pouvoir d’achat pour les Français. Mais la question est souvent posée à l’envers. Dans une économie de marché, il est absurde d’imposer aux gens de travailler plus. Il faut que les entreprises en aient besoin et que les salariés soient plutôt d’accord. Parmi ces derniers, beaucoup ne ­demandent souvent que ça, de pouvoir faire des heures sup. Là où le bât blesse, c’est que les entreprises n’ont pas forcément des carnets de commandes qui l’exigent et que, de toute manière, le coût des heures sup est rédhibitoire.

C’est donc, selon vous, avant tout une question d’orientation politique ?

Dans un monde où vous avez une protection sociale très généreuse, des déficits monstrueux, des problèmes de pouvoir d’achat et de salaire net, c’est sûr que vous ne pouvez pas vous permettre de travailler moins que les autres pays. Bon, dit de manière très provocatrice, vous ne pouvez pas avoir les 35 heures, la retraite à 62 ans, la protection sociale à la française et le pouvoir d’achat des Suisses. À un moment, il y a un arbitrage à faire.


Propos recueillis par Yovan Simovic. Charlie Hebdo. 31/12/2025


Une réflexion sur “Les Français sont-ils (toujours) des branleurs ?

  1. bernarddominik 08/01/2026 / 8h22

    […] Il y a bien un problème de travail en France, d’un côté, on nous dit qu’on manque de main d’œuvre, de l’autre les offres d’embauche sont faibles.

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