L’arrière-cour…

… de la solidarité.

Chaque année en France, 4 milliards d’euros de produits non alimentaires invendus s’accumulent. Pour écouler ces surstocks, un « marché » s’est organisé, mime par des associations, mais aussi par des entreprises commerciales.

En décembre 2025, dans le local des Restos du Cœur de Massy, de nombreux visiteurs viennent. Située dans la Maison de la Formation et de l’Emploi, cette antenne de l’association fondée par Coluche aide plus de 1000 familles. Selon leur situation, elles peuvent obtenir des vêtements, des articles de première nécessité et de la nourriture, mais offrent aussi des services d’assistance administrative, des cours de langue et des ateliers numériques.

Pendant les fêtes, des jouets et cadeaux de Noël sont distribués, incluant des babyphones offerts par GT Company aux futures mamans. Ces appareils seront intégrés aux kits de naissance malgré l’arrêt de développement de l’application associée. La société a fait don de 1 700 équipements d’une valeur de 205 000 euros. Un geste qui lui permet d’alléger ses impôts, car depuis la fin des années 1980, les entreprises bénéficient d’une réduction fiscale de 60 % de la valeur des produits offerts.

A cette fiscalité incitative est venue s’ajouter la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agee), qui a progressivement renforcé la contrainte pour des raisons écologiques (réduire le gaspillage des ressources et les émissions de CO2). Plus question de brider ou de détruire les invendus !

Depuis 2024, les entreprises doivent impérativement organiser le réemploi — ou a défaut le recyclage — de tous leurs surstocks. Chaque année en France, les invendus non alimentaires atteignent une valeur de 4 milliards d’euros, alors que plus de 10 millions de Français sont dans une situation de précarité. D’où la naissance de plateformes de mise en relation entre les sociétés donneuses et les associations distributrices. Dans le cas de GT Company, c’est la start-up Done qui a joué les intermédiaires avec les Restos du Cœur.

« CONCEPT TROIS FOIS GAGNANT »

Les causes d’invendus sont multiples : politique de rotation des stocks, emballages endommagés, changements de gamme ou de normes, surestimation des prévisions de ventes, notices imprimées par erreur en langue étrangère, problème de date limite d’utilisation optimale sur les produits d’entretien pourtant durables… La plateforme d’intermédiation de Thomas Moreau avait tellement de succès, qu’avec son ami Guillaume Delory il a créé en 2020 l’entreprise Done. Sa mission : aider les sociétés a identifier des stocks dormants, les mettre en relation avec des associations d’intérêt général proches de leurs entrepôts, puis gérer la logistique administrative et fiscale des dons. « C’est un concept trois fois gagnant, explique Thomas Moreau. Pour les entreprises qui se débarrassent de leurs surstocks moyennant un avantage fiscal, pour les associations qui récoltent des produits à distribuer, et pour Done, à laquelle les entreprises versent 10 % de la valeur du don ». Ainsi la start-up, basée à Lille et qui emploie 45 personnes, est déjà bénéficiaire.

SYSTÈME DE DÉFISCALISATION

Done n’est pas la seule entreprise commerciale sur ce créneau : d’autres sociétés, comme Comerso ou Phenix, exercent ce type d’intermédiation entre fabricants, distributeurs ou magasins qui ont des invendus et associations ou ONG. La communication de ces sociétés montre en effet qu’elles sont —avant tout — au service des entreprises donneuses. D’où la devise, inscrite sur le site web de Done : « Vous avez, nous organisons, ils reçoivent. » Et, a la fin de l’année, cette exhortation à l’action : « Clôture fiscale avant le 31 décembre : derniers jours pour réduire vos impôts 2025 ! » La mission de Done est de « donner un sens au don », explique Thomas Moreau.

Mais la logique de ces intermédiaires privés, qui se rémunèrent sur la défiscalisation, est critiquée par les ONG, qui exercent cette activité sur un modèle non mercantile. « On assiste a une sorte de marchandisation du don », déplore Romain Canler, le directeur de l’Agence du Don en Nature (ADN), pionnier et principal acteur français de ce type d’activité. Créée en 2008, l’ADN est en effet une association à but non lucratif qui distribue des produits de première nécessité afin de lutter contre la précarité, tout en limitant le gaspillage.
« Contrairement aux entreprises commerciales, notre vocation n’est pas de rendre service aux entreprises, insiste Canler. Nous partons des besoins de terrain des associations, plutôt que des surstocks à écouler. » Aussi, l’agence se sent libre de refuser 20 des produits proposés, car ils sont non utiles, pas fonctionnels ou de trop mauvaise qualité. Ou encore parce qu’il est compliqué de s’entendre avec le donateur : « On a arrête de travailler avec Amazon, parce que tout était proposé en vrac… »

Aussi le directeur de l’ADN trouve-t-il choquant que des start-up assoient leur modèle d’affaires sur un systeme de défiscalisation.

LES BESOINS EXPLOSENT

Avec une trentaine de salariés et une cinquantaine de bénévoles, l’ADN revoit, trie et reconditionne elle-meme la marchandise dans ses trois entrepôts. « Pour pousser notre mission sociale, nos entrepôts emploient eux-mêmes des personnes en insertion », explique Romain Canler. Puis elle organise le transport avec des prestataires. Au début, l’Agence du Don en Nature distribuait surtout des articles d’hygiène et de soin : savons, shampoings, couches-culottes, serviettes hygiéniques… Elle a progressivement étendu son activité aux jouets, fournitures scolaires, sous-vêtements, vêtements pour bébé, produits d’entretien ou d’équipement de la maison, ainsi qu’aux matériaux pour le bâtiment. « On récolte tout ce qui est utile aux associations qui accompagnent les personnes en situation de précarité et de pauvreté. »

Halas, depuis 2023, le directeur de l’ADN constate que les gisements d’invendus s’amenuisent : « C’est la conséquence de la loi Agec, qui est un texte environnemental plutôt qu’un texte encourageant le don. »

Ainsi les entreprises veillent à moins surstocker et la ressource se fait plus rare, alors que les besoins, eux, explosent. « On accueille de plus en plus de retraités ou d’étudiants, dont les revenus ne leur permettent plus de vivre décemment. » Romain Canler


Extraits d’un article signé Dominique Dora. Le Nl Obs N° 3200. 15/01/2026
Lire l’original dans la revue, merci.

L’avis de B.H.

C’est incroyable que le pays qui a le plus de milliardaires de l’UE ne veuille nourrir correctement sa population.
Je dis bien, « ne veuille », car rien qu’en rétablissant l’égalité devant l’impôt (que fait le Conseil constitutionnel ?) on pourrait nourrir tout le monde.


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