Fatigue numérique

La génération Z est-elle aussi accro qu’on le dit aux réseaux sociaux et au monde numérique ?
Les 14-29 ans constituent certes la première génération à avoir été biberonnée aux smartphones et aux applications.
La vie sociale de ces jeunes et la manière dont ils s’informent et communiquent ont été entièrement façonnées par Snapchat, TikTok, Instagram ou WhatsApp, et désormais par les intelligences artificielles dites « génératives ».

Mais le sentiment de communauté amicale d’abord procuré par ces interactions en ligne semble à présent céder le pas à une sorte de fatigue numérique. C’est que la plupart de ces plateformes deviennent de plus en plus mercantiles : design addictif, publicité omniprésente, vidéos à la chaîne, contenus bas de gamme générés par PIA, surexploitation des données personnelles… Et les alertes sur les dommages psychologiques occasionnés se multiplient. Le burn-out numérique menace. « Disponibilité constante de contenus, pression pour maintenir une présence en ligne et frontières floues en vie personnelle et numérique ont intensifié les sentiments d’anxiété, de stress et d’épuisement », conclut une récente étude publiée dans l’International Journal of Creative Research Thoughts.

Cette dégradation de la santé mentale des usagers pourrait expliquer un début de désaffection. Le « Financial Times », qui a commandité une étude portant sur 250 000 internautes de plus de 16 ans dans 50 pays, note que « le temps passé sur les réseaux sociaux a culminé en 2022 et a depuis enregistré une baisse régulière » (-10 % en deux ans). Même si le phénomène semble plus prononcé chez les adolescents et les jeunes vingtenaires, cette tendance dépasse la seule génération Z. Les signes de ce désamour ? Une certaine frugalité dans les usages, la réapparition de téléphones basiques (non connectés à internet), le succès des séjours de detox numérique.

Autre symptôme de ce retour aux fondamentaux : le succès de Craigslist, pionnier du web aux services basiques dont le magazine « Wired » souligne la résilience. Créé il y a trente ans, dans la période utopique où les entrepreneurs de la Silicon Valley croyaient à un internet convivial et utile, cet austère site de petites annonces — sans photo en home-page ! — publie les offres et demandes locales de logements, de tondeuses à gazon ou de gardes d’enfants… En dépit d’un design rudimentaire, du non-usage d’algorithmes et de l’absence totale de publicité ou même de budget marketing, Craigslist — qui respecte anonymat et données personnelles — enregistre encore plus de 105 millions d’usagers par mois, ce qui en fait le 40ᵉ site web le plus fréquenté des États-Unis. Une véritable performance alors que son fondateur, Craig Newmark, et son directeur général, Jim Buckmaster, n’ont jamais cédé aux sirènes du capitalisme numérique.

Leur aventure avait commencé un jour de mars 1995, où Newmark – informaticien chez le courtier Charles Schwab à San Francisco — a eu l’idée d’envoyer régulièrement par e-mail à ses amis la liste des événements technologiques ou culturels intéressants de la baie. Au fur et à mesure que cet envoi gagnait en audience, les destinataires se sont mis à y ajouter leurs propres annonces de recherche d’appartement, d’objets d’occasion ou d’emploi… En 1996, la « liste de Craig » devient un site à part entière, avec annonces et forums de discussion. Depuis, Craigslist, toujours presque entièrement gratuit, a conquis l’ensemble des États-Unis, puis la plupart des pays du monde (même si, en France, le site a été supplanté par le Norvégien Leboncoin).

« Notre but, m’expliquait en 2007 Jim Buckmaster, n’est ni d’atteindre des objectifs de croissance, ni de faire des profits, ni de battre la concurrence. C’est de rendre service ». Une philosophie sur laquelle a aussi été lancée l’encyclopédie participative Wikipedia, qui vient de fêter ses 25 ans. Fidèles à leur vision d’origine, Craig et Jim ont d’ailleurs refusé l’argent des capitaux-risqueurs de la Valeur et victorieusement combattu, une décennie durant, une tentative de rachat par eBay. Des entrepreneurs incorruptibles, qui pensent que la technologie doit être au service de l’humanité… et pas l’inverse.

Remarquable.


Dominique Nora. Le Nl Obs N° 3201.


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