Se moquer de l’Arcom

Ou comment la chaîne de Bolloré « respecte » le pluralisme politique…

Les téléspectateurs insomniaques de CNews peuvent en témoigner. Le week-end des 29 et 30 mars 2025, ils ont ainsi pu apprécier l’interview accordée le 25 mars par le leader du parti communiste, Fabien Roussel, à Laurence Ferrari, rediffusée à cinq reprises en deux nuits. Le 30 mars à 5 h 55, ils ont aussi pu (re)découvrir pendant une heure vingt la captation d’une réunion publique de François Hollande à Châtillon (Hauts-de-Seine), déjà diffusée dans la nuit du 27 mars.

L’intention de la chaîne ultraconservatrice du groupe Bolloré est ici purement comptable. Le canal 14 de la TNT s’adonne à un rééquilibrage du temps de parole des politiques avant d’effectuer sa déclaration auprès de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom).

La manœuvre, pas nouvelle — LCI s’était fait épingler en 2020 après avoir diffusé trente et une fois en quatre nuits une interview du leader écologiste, Yannick Jadot —, prend cette fois une autre dimension. Car CNews semble assumer la pratique et même la revendiquer. Chaque rediffusion est en effet accompagnée d’un bandeau : « Conformément à la loi, CNews respecte le pluralisme et le temps de parole. » Un pied de nez adressé à l’Arcom qui exige chaque mois un décompte des temps de parole

L’entourloupe nocturne est révélée par Reporters sans frontières (RSF) dans une enquête publiée le 26 novembre. L’ONG a passé au crible un mois durant en mars 2025 et vingt-quatre heures sur vingt-quatre l’ensemble des contenus des quatre chaînes d’information (BFMTV, CNews, LCI et Franceinfo TV). Pour ce faire, elle s’est appuyée sur un logiciel qui a collecté plus d’un million de captures d’écran de manière automatisée, soit une toutes les dix secondes.

Plus de sept cent mille bandeaux ont ainsi pu être récoltés puis classés. « Leur fréquence offre une photographie assez précise permettant de savoir qui parle et de quoi », explique Arnaud Froger, responsable du bureau investigation de RSF, qui a épluché et analysé l’ensemble des données avec le journaliste Antoine Schirer.
Ils ont ensuite confronté la réalité des quatre antennes aux règles et nouveaux critères fixés par l’Arcom en juillet 2024, concernant la diversité des intervenants, des thèmes abordés et des opinions exposées — cette modification du cadre avait été faite sur demande du Conseil d’État, saisi en 2022 par RSF, qui dénonçait déjà les manquements de CNews.
Il s’agit aujourd’hui de les documenter : « Notre volonté est de sortir de l’appréciation, de la perception personnelle pour aller vers une méthodologie qui permette d’établir factuellement, de façon chiffrée, le respect du pluralisme à l’antenne », explique Thibaut Bruttin, le directeur général de l’organisation.

Le temps de parole politique

Selon RSF, le résultat est conforme à ce que les chaînes ont déclaré à l’Arcom en mars. Grâce à son subterfuge nocturne, CNews est dans les clous. Elle annonce un temps de parole favorable à la gauche (LFI, PS, PCF et écologistes) avec 30,4%, 20,3 % pour Ensemble, 13,3 % pour la droite et 10,9% pour l’extrême droite. Un avantage en trompe-l’oeil puisque « les rattrapages nocturnes ont contribué à 39% du temps total attribué à la gauche », dévoile l’enquête qui relève vingt séquences de plus de quinze minutes (plus de huit heures au total) diffusées de nuit.

Si la gauche représente 60 % du temps entre minuit et 7 heures, contre 1,6 % pour l’extrême droite, son temps de parole chute à 15 % sur les créneaux de forte audience (7h-10h et 18h-21h) quand celui de l’extrême droite atteint 40,5%. RSF ne constate aucun « déséquilibre manifeste » sur BFM TV et LCI. Franceinfo TV n’est pas concernée, l’antenne basculant sur France 24 la nuit. « Nous sommes face à une tricherie manifeste et répétée de CNews », affirme Thibaut Bruttin, soulignant que la chaîne a déjà été rappelée à l’ordre pour cette pratique en 2021.

La diversité des intervenants

Depuis juillet 2024, le choix des invités ou chroniqueurs peuplant les plateaux débats des chaînes d’info doit être pris en compte. « Si BFMTV et Franceinfo TV offrent une palette assez large d’intervenants issus de médias variés, les journalistes du Figaro représentent 33,3% de ceux invités sur LCI. Sur CNews, le déséquilibre est encore plus marqué. L’écrasante majorité des journalistes externes sont issus de médias marqués à l’extrême droite », note RSF.

Les plateaux de CNews ont majoritairement accueilli des journalistes des médias Bolloré ( non salariés de la chaîne) : 21,4% du JDD, 6,4% d’Europe 1. Pas loin derrière apparaissent des représentants de Frontières (6,1%) et de Boulevard Voltaire (5,5 %), deux sites iden­titaires. Leur poids sur CNews tranche avec ce qu’ils pèsent dans l’espace médiatique. À l’inverse, pas ou peu de titres plus traditionnels. La chaîne, qui ne manque jamais de fustiger « la sphère médiatique de gauche », explique ce déséquilibre par le refus d’un grand nombre de personnalités de gauche de se rendre sur ses plateaux.

La diversité des sujets

L’actualité de mars 2025, période étudiée, a été marquée par l’altercation entre Donald Trump, J.D. Vance et Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche. Un sujet largement développé sur la très internationale LCI (43,5 % des bandeaux consacrés à l’Ukraine). Il est également en tête sur Franceinfo TV (25,4 % de ses bandeaux) et BFMTV (26 %), qui accorde toujours une place importante aux faits divers (12,4 % à « l’affaire du petit Émile »).

Sur CNews, l’Ukraine n’arrive qu’en troisième position, devancée par des thèmes liés à l’insécurité ou aux questions identitaires. « Les débats sur l’islamisme, les questions identitaires ou l’immigration sont sept fois plus présents que sur les autres chaînes », indique RSF, qui relève « plus d’une centaine de faits de violence couverts, soit deux fois plus que pour l’ensemble de ses trois concurrentes réunies ».

L’expression des pluralités de point de vue

Comment sont présentés, à l’écran, les sujets abordés ? RSF a pu l’éprouver sur une actualité survenue le 31 mars : la condamnation du RN et de Marine Le Pen pour l’affaire des assistants parlementaires d’eurodéputés. L’ONG a analysé vingt-quatre heures d’antenne à raison de six heures par chaîne. Si les traitements de BFMTV et Franceinfo TV sont « équilibrés », LCI est épinglée pour avoir passé « deux fois plus de temps à critiquer la décision qu’à l’expliquer ou la défendre » quand le traitement de CNews est présenté comme « monolithique avec vingt fois plus de temps à la remettre en cause ».

Un verdict sans appel

« CNews s’éloigne de manière flagrante et systématique du cadre imposé par l’Arcom », résume Thibaut Bruttin. Il souligne qu’un outil peut être mis en place pour faire respecter la loi en matière de pluralisme. Il cible l’autorité de régulation qu’il va saisir début décembre : « Un adage dit « À bon chat bon rat’ ; je crois que nous n’avons pas un très bon chat. » RSF ne s’interdit pas de se tourner de nouveau vers le Conseil d’État.

De quoi inquiéter CNews ? Pas sûr.

La chaîne, qui a vu sa fréquence TNT renouvelée, brandit sa « liberté d’expression » et revendique son statut de leader du bloc info. En no­vembre elle a même franchi la barre record des 4% de parts d’audience.

Ce même mois, elle a aussi été condamnée en appel à trois reprises par le Conseil d’État, pour incitation à la haine et aux comportements discriminatoires, manquements à l’honnêteté, à la rigueur et à la maîtrise de l’antenne, pour un total de 130 000 euros d’amendes.

Hors élections, le décompte du temps de parole est : un tiers pour l’exécutif, les deux autres tiers répartis entre les autres forces politiques avec comme critères les résultats lors des scrutins, l’importance des groupes, la place dans les sondages ou les médias.

Graphique montrant les sujets abordés par CNews en mars 2025, avec des pourcentages sur le temps d'antenne consacré à chaque thème.

Etienne Labrunie. Télérama N° 3959. 26/11/2025


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.