Je marchais par une nuit sans fin sur une route où luisaient seules des lueurs agitées délirantes comme les feux d’une flotte en perdition.
Sous la tempête mille et mille voix sans corps souffles semés par des lèvres absentes plus tenaces qu’une horde de chacals plus suffocantes qu’une colère de la neige à mes oreilles chuchotaient, chuchotaient.
L’une disait « Comment » l’autre « Ici » ou « Le train » ou « Je meurs » ou « C’est moi » et toutes semblaient en désaccord : une foule déçue ainsi se défait.
Tant de paroles échappées des ateliers de la douleur semblaient avoir fui par les songes des logements du monde entier.
« Je t’avais dit » — « Allons !» — « Jamais !»
« Ton père » — « À demain !» — « Non, j’ai tiré !» « Elle dort » — « C’est-à-dire… » — « Pas encore »« Ouvre !» — « Je te hais » — « Arrive !»
Ainsi roulait l’orage des mots pleins d’éclairs l’énorme dialogue en débris, mais demande et réponse étaient mêlées dans le profond chaos ; le vent jetait dans les bras de la plainte la joie, l’aile blessée des noms perdus frappait les portes au hasard l’appel atteignait toujours l’autre et toujours le cri égaré touchait celui qui ne l’attendait pas. Ainsi les vagues, chacune par la masse hors de soi déportée loin de son propre désir, et toutes ainsi l’une à l’autre inconnues mais à se joindre condamnées dans l’intimité de la mer.
Jean Tardieu « Une voie sans personne ». Ed Gallimard